Merilille et Careane jubilaient. Depuis longtemps, elles espéraient voir Mellar remis à sa place – ou mieux encore, chassé du palais.
— Même s’il a commis une erreur, avança prudemment Sareitha, et je ne suis pas sûre que ce soit le cas, le capitaine Mellar t’a sauvée au péril de sa vie, Elayne. Idem pour dame Dyelin. Était-il indispensable de l’humilier en public ?
— Ne va surtout pas croire que j’évite de payer mes dettes, Sareitha…
Sentant que Birgitte et Aviendha lui prenaient chacune la main, Elayne serra doucement leurs doigts. Entourée d’adversaires, une femme devait se réjouir d’avoir à ses côtés une sœur et une amie.
— Bien, je vais prendre un bain, à présent. Alors, sauf si l’une d’entre vous veut me frotter le dos…
Assez subtiles pour comprendre qu’on les renvoyait, les trois Aes Sedai s’en furent avec plus de panache que le capitaine. En s’éloignant, Sareitha et Careane se demandèrent si les Régentes voudraient des cours aujourd’hui – pendant que Merilille, comme une biche apeurée, regardait autour d’elle avec l’angoisse d’apercevoir le bout du nez d’une Atha’an Miere.
Quand elles seraient hors de portée d’oreille, de quoi parleraient ces femmes ? De la querelle entre Elayne et le père de son enfant ? De leur habileté à cacher leur implication dans l’assassinat d’Adeleas ?
Je paie toujours mes dettes, pensa Elayne en les regardant s’éloigner. Et j’aide mes proches à s’acquitter des leurs.
12
Une bonne affaire
Le bain ne se fit pas trop désirer, même si Elayne dut attendre un bon moment devant sa porte sculptée d’un lion pendant que Rasoria et deux Gardes Royales passaient au peigne fin ses appartements. Quand il fut établi qu’aucun assassin ne s’y cachait, des Gardes étant postées dans l’antichambre et dans le couloir, la Fille-Héritière entra enfin et gagna la chambre où Essande, une gouvernante blanchie sous le harnais, attendait avec Naris et Sephanie, les deux jeunes servantes dont elle assurait la formation.
Le Lys d’Or d’Elayne brodé sur la poitrine, Essande, encore d’une minceur de liane, frappait par la dignité visible dans chacun de ses mouvements – une raideur qui devait peut-être beaucoup à l’âge et à ses articulations grippées, même si elle refusait de l’admettre.
Sœurs mais pas jumelles, Naris et Sephanie, le visage encore poupon, rayonnaient dans leur livrée. Contentes de leur affectation – cent fois préférable à briquer les couloirs –, elles béaient d’admiration devant Elayne, et tout autant devant Essande. Au palais, on trouvait des dames de compagnie plus expérimentées, certaines avec des décennies de service, mais, si déprimant que ce fût, deux jeunes femmes récemment venues chercher du travail étaient beaucoup plus fiables…
Sur le sol d’où on avait retiré un tapis, roulé dans un coin, deux baignoires en cuivre reposaient sur d’épais tapis de bain. La preuve que l’arrivée d’Elayne était attendue depuis un moment. Au palais, les domestiques savaient toujours en avance ce qui allait arriver – un don que bien des espions auraient pu leur envier.
Avec les fenêtres fermées et un bon feu dans la cheminée, il faisait agréablement chaud dans la pièce. Dès qu’Elayne y eut mis un pied, Essande fit signe à Sephanie d’aller chercher les hommes chargés d’apporter l’eau chaude. Afin qu’elle ne refroidisse pas en chemin, celle-ci serait transportée dans des seaux à double cloison fermés par un couvercle. Même en vérifiant qu’on n’avait rien caché dedans, les Gardes Royales ne réussiraient pas à retarder la livraison au point que le bain soit froid.
Aviendha lorgna la seconde baignoire avec une méfiance que manifestait aussi Essande. Mais c’était Birgitte que visait la vieille dame de compagnie, outrée qu’une personne inutile assiste au bain royal.
Malgré cette réticence, Essande fut prompte à pousser Elayne et Aviendha dans la pièce adjacente où un autre feu, dans une cheminée de marbre, luttait avec succès contre le froid.
Elayne accepta avec plaisir l’aide d’Essande quand il s’agit de retirer sa robe d’équitation. Pour une fois, elle avait devant elle autre chose qu’un bain pris à la hâte dans une chambre inconnue suivi d’une courte pause avant de partir pour sa prochaine destination. Des affaires sérieuses l’attendaient, certes, mais elle était chez elle, et ça changeait tout. Au point d’oublier le phare qui brillait follement à l’ouest ? Presque… Enfin, pas du tout, en réalité, mais elle pouvait au moins cesser un instant de s’inquiéter.
Moins docile, Aviendha chassa plusieurs fois les mains de Naris et se chargea de retirer elle-même ses bijoux. Faisant comme si la servante n’existait pas, elle parvint à donner l’impression que ses vêtements s’étaient retirés tout seuls. Tandis qu’on la drapait d’une robe de chambre en soie, elle tenta à trois reprises de nouer une serviette blanche autour de ses cheveux. Après des échecs retentissants, elle accepta les bons offices de Naris en maugréant qu’il lui faudrait bientôt quelqu’un pour lacer ses bottes. Devant ce spectacle, Elayne éclata de rire. Comme de juste, sa première-sœur l’imita, renversa la tête en arrière… et força Naris à tout recommencer.
Du coup, quand les deux jeunes femmes revinrent dans la chambre, les baignoires étaient pleines, une bonne odeur d’huile essentielle de rose embaumant l’atmosphère. Les porteurs d’eau sortis, Sephanie attendait, les manches remontées au cas où on lui demanderait de frotter l’un ou l’autre dos.
Assise sur un coffre incrusté de turquoises, les coudes sur les genoux, Birgitte cuvait stoïquement sa gnôle.
Dès qu’Essande l’eut débarrassée de sa robe de chambre, Elayne entra dans la baignoire et s’immergea jusqu’au cou dans une eau légèrement trop chaude. Les jambes pliées, ses genoux pointaient à l’air libre, mais tout le reste de son corps se réchauffa agréablement. La plus grande conquête de la civilisation, tout compte fait, c’était peut-être bien l’eau chaude.
Un regard soupçonneux rivé sur la seconde baignoire, Aviendha sursauta quand Naris voulut lui retirer sa robe de chambre couleur lavande aux manches brodées de motifs floraux. Avec une grimace, elle finit par se laisser faire puis entra dans l’eau. Arrachant à Sephanie le savon qu’elle brandissait, elle entreprit de se récurer vigoureusement – mais en prenant soin de ne pas renverser une goutte d’eau. Quand elles se lavaient dans les tentes-étuves, les Aielles utilisaient l’eau pour rincer le shampoing fabriqué à partir d’une plante grasse qu’on trouvait exclusivement dans le désert. Mais l’eau usée, soigneusement conservée, servait à arroser les rares plantations.
Peu après leur arrivée à Caemlyn, Elayne avait montré à sa première-sœur deux des énormes citernes alimentées par des rivières souterraines. De quoi ne pas redouter la sécheresse, mais les réflexes acquis dans son désert collaient à la peau d’Aviendha.
Sous l’œil désapprobateur d’Essande – déjà peu loquace, elle estimait que le bain n’était pas une occasion de jacasser –, Birgitte fit la conversation à ses deux amies. En prenant garde à ce qu’elle disait, eu égard à la présence de Naris et Sephanie. S’il semblait peu probable qu’elles soient à la solde d’une autre maison, les servantes se révélaient presque aussi bavardes que les hommes – une tradition, aurait-on dit.
Cela posé, certaines rumeurs gagnaient à être répandues… Pour l’essentiel, Birgitte parla des deux énormes caravanes de marchands arrivées la veille de Tear – avec des chariots chargés de céréales et de bœuf salé – et de celle venue de l’Illian avec d’énormes quantités d’huile, de sel et de poisson fumé. Rappeler aux gens que la ville continuait à recevoir des montagnes de nourriture ne pouvait pas faire de mal. En hiver, peu de marchands s’aventuraient sur les routes andoriennes, et certainement pas pour y apporter des denrées périssables. Arymilla pourrait donc intercepter toutes les caravanes qu’elle voudrait sans remplir pour autant le ventre de ses hommes. Pendant ce temps, grâce aux portails, à Caemlyn, les estomacs resteraient agréablement pleins.