Responsables de la plupart de ces portails, les Régentes des Vents rapportaient que le Haut Seigneur Darlin – soi-disant régent de Tear au nom du Dragon Réincarné ! – était assiégé dans la Pierre de Tear par des nobles qui entendaient chasser Rand du royaume. Même s’ils y parvenaient, ça ne les inciterait pas à mettre un terme au commerce du grain, puisqu’ils pensaient que les femmes de la Famille associées aux Atha’an Miere étaient des Aes Sedai. Dans cette affaire, il n’y avait aucune intention de les tromper. Simplement, on avait fabriqué des bagues au serpent pour les femmes qui avaient été promues Acceptées avant d’être renvoyées de la Tour Blanche. Si certains individus en tiraient des conclusions erronées, ils ne pourraient accuser personne.
Si elle traînait encore, s’avisa Elayne, l’eau aurait trop refroidi. Prenant le savon à la rose que lui tendait Sephanie, elle autorisa Naris à lui frotter le dos avec une brosse à long manche.
S’il y avait eu des nouvelles de Gawyn ou de Galad, Birgitte n’aurait pas manqué de les rapporter. Aussi anxieuse qu’Elayne d’en avoir, elle n’aurait pas pu se retenir.
Le retour de Gawyn comptait parmi les rumeurs à répéter sans retenue. Au poste de capitaine général, Birgitte faisait des merveilles, et la Fille-Héritière comptait bien qu’elle continue – s’il était humainement possible de l’en convaincre –, mais la présence de Gawyn leur permettrait à toutes les deux de se détendre un peu. En ville, la plupart des soldats étaient des mercenaires juste assez nombreux pour garder les portes et faire illusion sur le très long chemin de garde de la Nouvelle Cité. En tout, cela faisait plus de trente compagnies, chacune commandée par un capitaine bouffi d’orgueil, dévoré d’ambition et toujours prêt à accuser ses collègues de déloyauté. Toute sa vie, Gawyn s’était entraîné au commandement. Il se chargerait des conflits de personnes, laissant à Elayne tout loisir de conquérir le trône.
Au-delà de ça, le Fille-Héritière voulait voir Gawyn aussi loin que possible de la Tour Blanche. Avec un peu de chance, un de ses messagers avait pu le joindre et il était déjà en route pour Caemlyn. Depuis une dizaine de jours, Egwene et son armée assiégeaient Tar Valon. Pour Gawyn, être déchiré entre le serment de défendre la Tour Blanche et son amour pour Egwene serait un coup du sort. D’autant qu’il avait déjà manqué à sa parole une fois, par amour pour sa sœur et peut-être déjà pour Egwene. Si Elaida se doutait un jour qu’il avait facilité la fuite de Siuan, tout le crédit qu’il avait gagné en aidant à la renverser fondrait comme neige au soleil. S’il n’était pas très loin quand Elaida découvrirait la vérité, il risquait de croupir en prison, voire de finir sous la hache du bourreau.
Elayne n’en voulait pas à son frère d’avoir pris le parti d’Elaida. À l’époque, il n’en savait pas assez long pour faire un autre choix. Pas mal de sœurs avaient été troublées par les événements, comme lui. Et un grand nombre le restaient. Comment demander à Gawyn de comprendre ce qui dépassait des Aes Sedai ?
Quant à Galad… Elayne avait grandi sans réussir à l’aimer, certaine qu’il lui en voulait et qu’il détestait Gawyn. Jusqu’à la naissance de leur frère, Galad avait dû croire qu’il serait un jour le Premier Prince de l’Épée. Dans ses souvenirs les plus lointains, Elayne le voyait comme un garçon – non, un jeune homme – qui se comportait plus comme un père ou un oncle que comme un frère. Par exemple, il avait donné à Gawyn ses premières leçons d’escrime, son ardeur faisant craindre qu’il fracasse le crâne de l’enfant avec la lame d’entraînement. Mais Gawyn n’avait jamais récolté autre chose que les horions normaux quand on s’engageait dans la pratique des armes. Toujours sûr de savoir ce qui était juste, Galad entendait agir en conséquence sans se soucier du prix que ça pouvait coûter aux autres et à lui-même.
Par la Lumière ! Il avait déclenché une guerre pour permettre à Elayne et Nynaeve de fuir Samara, et il connaissait les risques dès la première minute ! Pour Nynaeve, il avait un faible – ou il en avait eu un, maintenant qu’il portait une Cape Blanche quelque part en ce monde, exécutant on ne savait quelle mission –, mais en toute franchise, il avait surtout voulu secourir Elayne.
De quoi lui pardonner d’être devenu un Fils de la Lumière ? Sûrement pas ! Pourtant, même si elle ne l’aimait toujours pas, elle espérait qu’il allait bien. Et qu’il prendrait lui aussi le chemin de Caemlyn. Des nouvelles de lui auraient été une aussi bonne chose que des nouvelles de Gawyn. C’était surprenant, certes, mais parfaitement vrai.
— Deux nouvelles sœurs sont arrivées pendant ton absence, annonça Birgitte. Elles sont descendues Au Cygne d’Argent.
À entendre la Championne, on aurait pu croire que les Aes Sedai étaient allées à l’auberge parce qu’il n’y avait plus un seul lit de libre au palais.
— Une sœur verte avec deux Champions et une grise avec un seul. Elles sont entrées en ville séparément. Le même jour, une sœur jaune et une marron sont parties. Du coup, le nombre total, dix, n’a pas changé. La sœur jaune s’est orientée vers le sud, en direction de Far Madding. La marron a filé vers l’est.
Debout près de la baignoire d’Aviendha, qui n’avait pas besoin de ses services, Sephanie échangea un regard avec sa sœur et sourit. Comme beaucoup de citadins, les deux servantes pensaient que la présence d’Aes Sedai Au Cygne d’Argent prouvait que la Tour Blanche soutenait Elayne et la maison Trakand. Ses yeux d’aigle ne ratant aucun détail, Essande capta le manège des deux jeunes femmes, hocha la tête et sourit.
En ville, le dernier balayeur savait que la Tour Blanche se déchirait de l’intérieur. Même ainsi, ce simple nom restait un symbole de force, de sagesse et d’infaillibilité. De plus, la tour avait toujours soutenu les reines légitimes d’Andor. Très probablement, les sœurs attendaient avec impatience de voir l’une des leurs monter sur le Trône du Lion. La première fois que ça se produirait en mille ans et, depuis la Dislocation du Monde, la première fois aussi qu’une sœur serait ouvertement couronnée.
Cela dit, Elayne n’aurait pas été surprise qu’une Aes Sedai séjourne en toute discrétion dans le camp d’Arymilla. Sauf quand la course était truquée, la Tour Blanche ne misait jamais tout sur un seul cheval.
— Bon, ça suffit avec la brosse ! lança soudain Elayne. Tu vas finir par m’arracher la peau.
Docile, Naris posa la brosse sur un tabouret puis elle tendit à sa maîtresse une serviette-éponge illianienne qui absorberait en totalité le savon.
Elayne aurait donné cher pour connaître le pourquoi de cette colonie de sœurs, Au Cygne d’Argent. Autant de grains de sable dans sa pantoufle, en principe trop petits pour être une gêne, mais qui semblaient grossir avec le temps. À force, le Cygne d’Argent et ses clientes devenaient un caillou d’une bonne taille.
Depuis qu’Elayne était rentrée à Caemlyn, le nombre d’Aes Sedai présentes à l’auberge fluctuait – chaque semaine, des sœurs partaient et d’autres les remplaçaient. Le siège ne changeait rien à l’affaire. Comme les nobles séditieux, en Tear, les soldats qui encerclaient Caemlyn ne s’aventureraient sûrement pas à intercepter des Aes Sedai.
À un moment, il y avait même eu en ville des sœurs rouges qui interrogeaient les habitants au sujet d’hommes en chemin pour la Tour Noire. Dépitées par ce qu’elles apprenaient, les deux dernières étaient parties le lendemain de l’arrivée d’Arymilla et de ses troupes.