Toute Aes Sedai qui entrait en ville faisait l’objet d’une surveillance serrée. L’absence de contact entre les sœurs rouges et celles du Cygne d’Argent laissait penser que le « commando » n’était pas là pour enlever Elayne.
Sans trop savoir pourquoi, Elayne imaginait que les Aes Sedai, par petits groupes, étaient éparpillées entre la Flétrissure et la mer des Tempêtes, des sœurs circulant sans cesse entre ces points pour glaner des informations et en communiquer. Une idée bizarre… Pour savoir ce qui se passait dans le monde, les Aes Sedai avaient recours à des espions. Quant aux informations, elles n’étaient pas enclines à les partager, sauf quand une menace pesait sur la tour. Selon toute vraisemblance, les pensionnaires du Cygne d’Argent se recrutaient parmi des sœurs qui restaient loin des troubles de Tar Valon, attendant pour se décider de savoir qui d’Egwene ou Elaida serait confirmée Chaire d’Amyrlin. C’était un comportement critiquable, car une sœur devait lutter pour son idéal sans se soucier d’être dans le bon ou le mauvais camp, mais il gênait Elayne pour une autre raison.
Récemment, une des sources de renseignements de la Fille-Héritière, Au Cygne d’Argent, avait entendu un nom murmuré par une sœur avant qu’une autre lui intime le silence, comme par crainte que les murs aient des oreilles. Cadsuane… Un prénom rare, ça. Et Cadsuane Melaidhrin avait tissé des liens étroits avec Rand, quand il était à Cairhien. Vandene ne pensait pas grand bien de cette sœur, qu’elle jugeait partiale et entêtée, mais Careane s’était presque pâmée en entendant son nom. Celui d’une légende, selon elle. De fait, essayer de traiter seule avec le Dragon Réincarné était le genre d’exploit que Cadsuane Melaidhrin pouvait essayer d’accomplir.
Quand il s’agissait des rapports entre Rand et une Aes Sedai, Elayne ne se faisait aucun souci. Sauf que cette tête de pioche pouvait offenser Cadsuane au-delà de l’admissible – parfois, il était lui aussi partial et entêté au point de ne plus voir son propre intérêt. Mais pourquoi une sœur, à Caemlyn, aurait-elle parlé de Cadsuane ? Et pourquoi une autre lui aurait-elle ordonné de se taire ?
Malgré l’eau chaude, Elayne frissonna en pensant aux toiles d’araignées que la Tour Blanche tissait depuis des siècles. Avec des fils si fins que seules les sœurs qui se chargeaient du tissage les voyaient, et si embrouillés que personne, à part ces mêmes sœurs, n’aurait su les démêler.
La Tour Blanche tissait des toiles, les Ajah tissaient des toiles et même des sœurs isolées en tissaient. Parfois, ces conspirations se fondaient les unes dans les autres, comme si une main unique les guidait. À d’autres occasions, elles s’entre-déchiraient. La force qui, depuis trois mille ans, donnait sa forme au monde…
Aujourd’hui, la Tour Blanche était composée de trois camps. Un pour Egwene, un pour Elaida, et un qui restait neutre. Si les deux dernières coteries entraient en contact et partageaient des informations – ou ourdissaient des plans – les implications…
Des éclats de voix, dans le couloir, ramenèrent Elayne au présent. Tandis qu’elle se redressait dans sa baignoire, Naris et Sephanie, les yeux rivés sur la porte, sursautèrent en couinant d’angoisse.
— Que se passe-t-il dehors ? grommela Birgitte en se levant d’un bond.
En deux enjambées, elle sortit de la chambre et ferma la porte derrière elle. Les éclats de voix se firent plus forts.
Pas comme si les Gardes Royales se battaient, plutôt comme si elles se querellaient en beuglant à tue-tête. Dans le lien, en plus de la fichue gueule de bois, Elayne sentit de la colère et de la frustration. Du coup, elle jaillit hors de la baignoire et tendit les bras vers Essande pour qu’elle lui enfile sa robe de chambre. Le calme de la vieille gouvernante – et peut-être celui de la Fille-Héritière – apaisa un peu les deux jeunes femmes, qui rosirent d’embarras.
Bondissant de sa baignoire dans une gerbe d’éclaboussures, Aviendha fonça vers la pièce adjacente. Alors qu’Elayne s’attendait à la voir revenir avec son couteau, quand elle se remontra, elle tenait la tortue d’ambre et l’aura du saidar l’enveloppait. De sa main libre, elle tendit à Elayne l’angreal qu’elle conservait dans sa bourse – une antique figurine en ivoire représentant une femme vêtue de ses seuls cheveux. En plus de la serviette, autour de sa tête, l’Aielle portait… un voile luisant d’humidité, mais elle repoussa Sephanie qui semblait vouloir lui faire enfiler sa robe de chambre. Couteau ou pas, Aviendha tenait à avoir toute sa liberté de mouvement lors d’un combat. Quitte à se battre nue comme au jour de sa naissance.
— Rapporte-le à côté, dit Elayne en rendant l’angreal à Essande. Aviendha, je doute que nous ayons besoin de…
La porte s’ouvrit en grinçant et Birgitte, l’air furieuse, passa la tête dans la chambre. Moins apaisées qu’on aurait pu le croire, Naris et Sephanie couinèrent de nouveau.
— Elayne, Zaida veut te voir, annonça la Championne. Je lui ai dit d’attendre, mais…
Déséquilibrée, Birgitte entra dans la chambre en titubant, reprit de justesse son équilibre et se retourna pour foudroyer du regard la femme qui venait de la pousser.
La Maîtresse des Vagues du clan Catelar prit l’air innocent de quelqu’un qui n’avait poussé personne. Les extrémités tombantes de sa ceinture de tissu rouge oscillant au-dessus de ses genoux, elle entra d’un pas digne, deux Régentes des Vents sur les talons. La dernière referma la porte au nez de Rasoria, qui semblait encore plus enragée que Birgitte.
La démarche presque aussi ondulante que celle de Birgitte – la faute de ces maudites bottes –, les trois Atha’an Miere avancèrent.
Petite, ses cheveux crépus zébrés de gris, Zaida comptait parmi ces femmes qui deviennent de plus en plus belles avec l’âge. Bizarrement, sa beauté était encore rehaussée par la chaîne d’or lestée de petits médaillons qui reliait une de ses boucles d’oreilles à l’anneau de son nez. Mais ce qui frappait chez elle, c’était l’aura d’autorité. Sans arrogance, mais avec la tranquille certitude d’être obéie.
Les Régentes regardèrent Aviendha, toujours enveloppée de Pouvoir. L’expression de Chanelle se durcit et Shielyn murmura que « l’Aielle » était prête à canaliser. À part ça, rien ne se passa.
Les huit petits anneaux, aux oreilles de Shielyn, l’identifiaient comme la Régente des Vents de la Maîtresse des Vagues d’un clan, et la chaîne d’honneur de Chanelle arborait presque autant de médaillons que celle de Zaida. Trois femmes de tête, mais à leur façon de se comporter, inutile de bien connaître les Atha’an Miere pour savoir laquelle détenait l’autorité sur les autres.
— Tu as glissé à cause de tes bottes, capitaine général, souffla Zaida avec un petit sourire. (D’une main tatouée, elle joua avec la boîte à sels en or qui pendait à son cou.) Avec vos chaussures, il est facile de trébucher.
Les trois Atha’an Miere étaient pieds nus, comme d’habitude. À force, la plante de leurs pieds devenait aussi dure qu’une semelle, leur permettant d’évoluer sans peine sur le bois des ponts ou le marbre froid des dalles.
Bizarrement, en plus de son chemisier et d’un pantalon de soie aux couleurs criardes, chaque femme portait une large étole blanche qui tombait jusqu’à sa taille et cachait presque sa multitude de colliers.
— Je prenais un bain…, lâcha Elayne, agacée.
Comme si ce n’était pas visible, avec sa robe de chambre et ses cheveux défaits ! Essande en tremblait presque d’indignation, l’équivalent chez elle d’une crise de fureur aveugle. Un état que n’était pas loin de partager Elayne.