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— Que ça prenne six mois ou plus, elles devront rester jusqu’à ce que la couronne soit mienne.

Elayne serait sûrement sur le trône plus vite que ça, mais comme aurait dit Lini, on comptait les prunes dans son panier, pas sur les branches du prunier. Une fois la couronne sur sa tête, elle n’aurait plus besoin de Régentes pour approvisionner la ville. Et pour être franche, elle se réjouirait de les voir partir.

— Mais trois, ce n’est pas assez… Tu auras Shielyn, puisqu’elle est ta Régente des Vents, mais je garderai les autres.

Zaida secoua la tête, faisant osciller les médaillons de sa chaîne d’honneur.

— Talaan et Metarra sont encore des apprenties. Elles devront suivre leur formation. Les autres aussi ont des missions. Quatre, voilà ce que je te propose.

Bien, il n’y avait plus qu’à marchander jusqu’au bout. En fait, Elayne n’avait jamais cru qu’elle aurait les apprenties, ni les Régentes liées à des Maîtresses des Vagues. Ces femmes-là prenaient leurs Régentes et leurs Maîtres de l’Épée comme conseillers. Les en priver revenait à lui demander de se séparer de Birgitte.

Zaida essaya de resquiller en excluant les Régentes qui servaient sur de grands navires, mais la ficelle était trop grosse, et Elayne refusa de revoir ses prétentions à la baisse. À Zaida de réviser son offre à la hausse !

L’Atha’an Miere s’y résigna lentement, luttant d’arrache-pied sur chaque concession. Lentement, oui, mais moins qu’Elayne le redoutait. À l’évidence, elle avait autant besoin de ce marché que son interlocutrice, et ça facilitait bien des choses.

— Au nom de la Lumière, marché conclu ! put enfin annoncer Elayne.

Embrassant les doigts de sa main droite, elle se pencha pour les poser sur les lèvres de Zaida. Très impressionnée, Aviendha sourit. Si Birgitte ne broncha pas, Elayne sentit dans le lien qu’elle n’en revenait pas. S’en tirer si bien, face à une Atha’an Miere !

— Marché conclu, sous la Lumière…, souffla Zaida.

Bien qu’elle n’ait pas touché un filin depuis des années, elle posa sur les lèvres d’Elayne des doigts au bout calleux. Après avoir concédé neuf des quatorze Régentes susceptibles de rester, elle semblait bien satisfaite…

Parmi ces femmes, se demanda Elayne, combien servaient sur des navires coulés par les Seanchaniens à Ebou Dar ? Chez les Atha’an Miere, perdre un bateau était une faute grave, qu’importait la raison, et on n’avait peut-être pas envie de revenir vite chez soi, après ça.

Aucune importance ! Pour Elayne, c’était une bonne affaire.

Les mains posées sur les genoux, Chanelle semblait morose. Moins qu’on s’y serait attendu, pourtant, pour une Atha’an Miere condamnée à rester plus longtemps sur le plancher des vaches. Chargée de commander les Régentes qui resteraient, elle détestait être placée sous l’autorité d’Elayne et de Birgitte. Une autre concession de Zaida…

Désormais, on ne verrait plus d’Atha’an Miere déambuler dans le palais comme s’il leur appartenait et donner des ordres à tout le monde. Cela posé, Elayne aurait juré que Zaida était entrée dans sa chambre en sachant qu’elle devrait laisser des Régentes derrière elle – et Chanelle en ayant appris qu’elle les commanderait.

Là encore, aucune importance ! Idem pour les avantages que Zaida espérait tirer de ce marché dans sa quête du titre de Maîtresse des Navires. Elle en tirerait, c’était certain, mais l’essentiel restait que Caemlyn ne crèverait pas de faim.

Oui, c’était ce qui comptait, avec le fichu phare qui brillait toujours à l’ouest.

Non, lui n’importait pas tant que ça, en fait… Destinée à devenir reine, Elayne ne pouvait pas se permettre de penser à ces choses-là. Tout ce qui comptait, c’était Caemlyn et le royaume d’Andor.

13

Hautes Chaires

Zaida et les deux Régentes des Vents sortirent de chez Elayne avec grâce et dignité, mais sans plus de cérémonie que lors de leur irruption. En guise d’au revoir, elles souhaitèrent que la Lumière brille sur la Fille-Héritière et la protège. Quasiment une sortie bâclée, pour de telles amatrices de protocole. En règle générale, avec les Atha’an Miere, on en avait pour une éternité de salamalecs.

Elayne trouva vite l’explication de cette hâte. Résolue à être la prochaine Maîtresse des Navires, Zaida avait une rivale, au moins, qu’elle devait battre de vitesse. Si elle accédait au trône – ou la Lumière seule savait comment le Peuple de la Mer appelait ça – ce serait peut-être une bonne chose pour Andor. Marché ou pas, elle n’oublierait pas que le royaume l’avait aidée, et ce serait positif. À l’inverse, si elle échouait, sa rivale aussi saurait à qui le royaume avait accordé son soutien… Beaucoup de « si » et de « peut-être », tout ça…

Pour l’instant, il y avait d’autres problèmes…

— Je n’encourage personne à maltraiter un émissaire, dit Elayne quand la porte se fut refermée sur les trois femmes, mais j’entends, à l’avenir, qu’on respecte mon intimité. Aucun ambassadeur, même des Atha’an Miere, ne devra être autorisé à entrer chez moi comme dans un moulin. C’est compris ?

Visage de marbre, Rasoria acquiesça. Puis elle rosit, trahissant sa honte d’avoir laissé passer si facilement les trois intruses.

Dans le lien, Elayne sentit un tel embarras que ses propres joues se colorèrent. Birgitte elle-même n’en menait pas large.

— Vous n’avez rien à vous reprocher, toutes les deux, mais que ça ne se reproduise pas.

Misère, que signifiaient ces propos imbéciles ?

— Bien, nous n’en parlerons plus. Affaire classée.

Que la Lumière brûle Birgitte et ce lien de malheur ! Rasoria et la Championne auraient dû faire barrage à Zaida, ça tombait sous le sens. Mais ajouter l’humiliation à la migraine revenait à verser du sel sur une plaie. Rien de plaisant, quand on sentait la douleur de la blessée…

Et Aviendha n’aurait pas dû afficher ce sourire… douceâtre. Comment avait-elle appris, pour l’effet miroir du lien ? La Lumière seule le savait. En tout cas, ça l’amusait infiniment. Le sens de l’humour coupant des Aiels, sûrement…

— Un jour ou l’autre, dit Aviendha, hilare, vous vous ferez perdre la boule l’une à l’autre… Mais cette blague, tu l’as déjà faite à Elayne, Birgitte Trahelion.

La Championne foudroya l’Aielle du regard. Dans le lien, l’inquiétude balaya l’embarras. Puis l’archère afficha un air si innocent qu’on eût dit que ses yeux allaient jaillir de leurs orbites.

Elayne décida de ne pas chercher à comprendre. Selon Lini, lorsqu’on posait des questions, ça obligeait à écouter les réponses, et on n’avait pas toujours envie de les entendre. Précisément, elle n’en avait aucune envie alors que Rasoria, tout ouïe, feignait de contempler le sol tandis que les Gardes Royales, dans l’antichambre, faisaient semblant de ne pas écouter. Avant de la perdre totalement, Elayne n’avait jamais mesuré la valeur de l’intimité. Totalement ? Pas tout à fait, quand même…

— Je retourne dans mon bain, annonça-t-elle.

Par le sang et les cendres, que s’était-il donc passé avec Birgitte qui ait pu lui faire… perdre la boule ? Pour qu’elle n’en ait aucune idée, ça ne pouvait pas être très important…

Hélas, l’eau du bain était froide. Tiédasse, au mieux. Bref, rien dans quoi elle eût envie de se plonger. Se savonner encore un peu aurait été merveilleux, mais pas s’il fallait attendre qu’on vide les baignoires puis qu’on rapporte de l’eau chaude. À cette heure, tout le palais devait savoir qu’elle était de retour, la Première Servante et le Premier Clerc attendant avec impatience de lui faire leur rapport quotidien. Enfin, quotidien quand elle était en ville – et là, elle avait été absente un jour. Quand on ambitionnait de gouverner un pays, le devoir passait avant le plaisir. Et c’était deux fois plus vrai lorsqu’on entendait conquérir un trône.