En lissant les manches, Aviendha hésita de nouveau, comme si elle allait changer d’avis, mais elle laissa Naris s’attaquer à une légion de petits boutons nacrés. Décidée à garder son collier d’argent et son bracelet d’ivoire, elle refusa l’émeraude que lui proposa Elayne, et qui aurait pourtant été parfaitement assortie à la robe.
Au dernier moment, elle fixa la tortue d’ambre à son épaule.
— Sait-on jamais quand on en aura besoin ?
— Oui, renchérit Elayne, prudence est mère de sûreté. Ces couleurs te vont à merveille.
C’était vrai, ce qui n’empêcha pas l’Aielle de s’empourprer. Être complimentée sur ses talents d’archère ou sur sa rapidité à la course ne la dérangeait jamais. Sur sa beauté, en revanche… Cette part d’elle-même, elle l’avait toujours ignorée, en tout cas jusqu’à ces derniers temps.
Ignorant que la broche était un angreal, Essande ne cacha pas sa désapprobation. De l’ambre avec du velours bleu ? Ou visait-elle plutôt le couteau à manche en os que l’Aielle glissa à sa ceinture ? Sur ce point, la vieille gouvernante se montra inflexible, forçant Elayne à s’équiper d’une courte dague au pommeau et au fourreau ornés de saphirs. Le tout supporté par une ceinture d’or tressé.
Pour mériter son aval, tous les éléments d’une tenue devaient être assortis.
Quand Aviendha passa dans l’antichambre, Rasoria sursauta. Jusque-là, les Gardes Royales avaient toujours vu l’amie d’Elayne dans une tenue de son peuple. Hautement susceptible, l’Aielle réagit comme si ces femmes avaient éclaté de rire. Alors qu’elle posait la main sur son couteau, son attention fut heureusement attirée par le plateau couvert d’un chiffon posé sur la longue table plaquée contre un mur. Le déjeuner d’Elayne, apporté pendant qu’elles s’habillaient. Après avoir retiré le chiffon, Aviendha tenta de titiller l’appétit de sa première-sœur. Les fines tranches de porc et la purée semblaient délicieuses, s’extasia-t-elle, et la compote de pruneaux promettait monts et merveilles.
Rasoria rappela qu’un bon feu brûlait dans le petit salon, et qu’elle serait ravie d’y porter le plateau pour que dame Elayne s’en régale. Autour de la future mère, tout le monde l’encourageait à « bien manger », même si chacun avait une définition différente de cette notion. Mais ça tournait au ridicule. Le plateau était là depuis un moment. La purée, presque dure, aurait adhéré à l’assiette si on l’avait renversée.
Des Hautes Chaires attendaient Elayne – depuis trop longtemps, à son goût. Elle le fit remarquer, puis proposa aux deux femmes de manger, si elles en avaient envie. Une proposition qui pouvait bien devenir un ordre, à son ton. En frémissant, Aviendha laissa retomber le chiffon et Rasoria n’insista pas non plus.
Jusqu’au grand salon, il suffisait de faire quelques pas dans le couloir glacial. Rien n’y bougeait, à part les tapisseries murales agitées par les courants d’air, une absence de menace qui n’empêcha pas les Gardes Royales de former un cercle autour d’Elayne et Aviendha. Comme si un Trolloc pouvait surgir de chaque trou de souris, elles avancèrent en sondant les alentours.
Par miracle, Elayne réussit à convaincre Rasoria de ne pas fouiller le grand salon avant qu’elle y entre. Si les Gardes Royales servaient loyalement la Fille-Héritière, elles avaient aussi mission de la conserver en vie. Sur ce point, elles se montraient aussi têtues que Birgitte lorsqu’il s’agissait de décider si elle était la Championne, le capitaine général ou une simple sœur aînée.
Après l’incident avec Zaida, Rasoria aurait sûrement exigé que les dames et les seigneurs qui attendaient Elayne lui remettent leurs armes. Avoir risqué d’ingérer cette fichue purée n’avait pas dû améliorer son humeur.
Après une brève polémique, Elayne et Aviendha entrèrent – seules, pour une fois. Mais la satisfaction de la Fille-Héritière ne dura pas.
Très grand, ce salon aux murs lambrissés et au sol couvert de tapis était conçu pour accueillir des dizaines de personnes. Devant la grande cheminée de marbre blanc veiné de rouge, des fauteuils à haut dossier formaient un fer à cheval. En ce lieu, les dignitaires importants étaient reçus avec plus d’honneurs que dans la salle du trône – l’effet de l’intimité.
Si les flammes qui crépitaient dans l’âtre n’avaient pas encore eu le temps de réchauffer l’atmosphère, ce ne fut pas à cause du froid qu’Elayne frissonna. À présent, elle comprenait la perplexité de Birgitte.
Occupée à se réchauffer les mains au-dessus des flammes, Dyelin se retourna. Quelques rides au coin des yeux, ses cheveux blond strié de gris, cette femme débordante d’énergie n’avait pas pris le temps de se changer. En robe d’équitation, l’ourlet taché témoignant des difficultés du voyage, elle salua Elayne d’une révérence minimale – la tête à peine inclinée et les genoux sommairement pliés. Rien d’insultant là-dedans… Comme Zaida, Dyelin avait conscience de sa valeur et de son rang. En guise de bijoux, elle portait une simple broche représentant la Chouette et le Chêne de Taravin. La Haute Chaire d’une telle maison, selon elle, n’avait besoin de rien d’autre pour imposer le respect.
Cela dit, cette femme avait failli mourir pour prouver sa fidélité à la Fille-Héritière.
— Dame Elayne, dit-elle, très protocolaire, j’ai l’honneur de te présenter le seigneur Perival, Haute Chaire de la maison Mantear.
Un beau gamin blond en veste bleue toute simple s’écarta du kaléidoscope à quatre tubes qui reposait sur un piédestal doré plus grand que lui. À la main, il tenait un gobelet d’argent – pas rempli de vin, espéra Elayne, ou alors, d’un cru largement coupé d’eau. Sur une des tables, des gobelets et une carafe attendaient à côté de l’inévitable bouilloire remplie… d’eau chaude teintée.
— Ravi de vous rencontrer, dame Elayne, dit Perival d’une voix haut perchée.
Malgré ses joues roses, il se fendit d’une révérence acceptable, n’étaient quelques difficultés à gérer l’épée qu’il portait à la hanche. Une arme trop longue pour lui…
— La maison Mantear soutient la maison Trakand, annonça-t-il.
Toujours stupéfiée, Elayne répondit d’une révérence distraite.
— Dame Catalyn, continua Dyelin, Haute Chaire de la maison Haevin.
— Elayne…, souffla une jeune femme aux yeux noirs debout à côté de Dyelin.
Tenant sa jupe d’équitation verte, elle esquissa une révérence – très raide, comme si elle voulait imiter Dyelin. Mais peut-être entendait-elle surtout ne pas se cogner le menton à la broche émaillée qui fermait le col montant de sa robe. Un bijou qui représentait l’Ours Bleu d’Haevin. Sur le filet d’argent qui tenait ses cheveux, le même symbole figurait, et on le retrouvait sur sa chevalière. Une jeune femme peut-être un peu trop fière de sa maison… Mais si hautaine qu’elle fût, à voir ses joues rondes, elle avait plutôt tout d’une jeune fille.
— La maison Haevin soutient la maison Trakand. Sinon, je ne serais pas ici.
Dyelin fit la moue et darda sur l’insolente un regard noir qu’elle ne parut pas remarquer.
— Le seigneur Brinlet, Haute Chaire de la maison Gilyard.
Un autre gamin, celui-là à la tignasse noire bouclée. En veste verte, des fils d’or sur les manches, il posa hâtivement son gobelet, comme s’il était gêné qu’on le surprenne avec. Ses yeux bleus trop grands pour son visage, il faillit trébucher sur son épée quand il salua Elayne.
— Dame Elayne, c’est avec enthousiasme que je claironne le soutien de la maison Gilyard à la maison Trakand.
Au milieu de la tirade, la voix du gamin passa du haut perché au grave, et il s’empourpra plus encore que Perival.
— Enfin, le seigneur Conail, Haute Chaire de la maison Northan.