Il haussait les épaules. Il lui faisait peur avec ses entêtements. Elle avait cru que Léon, son frère, le calmerait, mais celui-là, avec ses deux garçons profitait de la folie d’Eugène. Lui disait que Léon l’avait bien mérité. Léon, réformé pour la vue, faisait des allées et venues durant la guerre entre la Loire et le village, disait que son frère crevait de faim et qu’il lui apportait de quoi manger. Elle ne savait pas situer la Loire, avait appris depuis peu qu’il s’agissait d’un fleuve et qu’il se trouvait à au moins deux cents lieues. Hé bien Léon s’y rendait régulièrement, un peu avant que les Prussiens ne gagnent cette cochonnerie de guerre. On leur avait pris leur Cocagne, un cheval de douze ans magnifique, travailleur et Eugène n’avait pas accepté cette réquisition. Jusqu’à ce qu’il soit appelé il enrageait, mais dès lors, il répétait qu’ils le lui payeraient Cocagne, dix fois, cent fois. Au fur et à mesure que sa colère gonflait il augmentait le chiffre. Il était donc parti comme mobile, flambard et rancunier au moment de la levée en masse, et le soir même il entrait en longs conciliabules avec son frère.
En rentrant de la vigne, elle se nettoyait un peu lorsqu’on l’appela dans le couloir du bas, la vieille Marinette sa voisine :
— Cécile tu es rentrée ? Je me faisais du souci pour toi. On l’a vu du côté de ta vigne, et pas qu’une fois tu sais.
À mi-escalier, Cécile avait failli s’asseoir sur les marches de pierres, ses jambes ne la soutenant plus.
— On a vu quoi ?
— Tu sais, comme les autres fois, comme à Cubières, Soulatgé, Albières.
La vieille Marinette n’avait pas accepté qu’ils achètent un fatras de bois haut comme l’étage de sa maison, elle qui devait traîner du bois mort depuis le château. Il lui fallait la demi-journée pour trois brindilles, de quoi réchauffer ses engelures et garnir de braise la cassole du moine. Marinette cherchait à lui faire peur, flairait le mystère de leur apparente et nouvelle aisance.
— Moi j’ai rien vu, murmura Cécile, qui essayait de se ressaisir mais appréhendait d’avancer son pied vers la marche suivante, de crainte de basculer en avant.
— Il paraît que son cheval crie comme un démon, que ce n’est même plus un hennissement. L’Alberte du Jérôme sarmentait avec la fille des Garin vers les Courbatiers, et elles l’auraient vu droit sur son cheval dans le soleil couchant, même que son ombre manquait les atteindre et qu’elles reculaient au fur et à mesure qu’elle grandissait. Sûr que si elles en avaient été recouvertes on ne les aurait plus revues. Elles ont tout abandonné pour revenir au village. Même que dans chaque maison, on voulait leur faire prendre un petit verre et qu’elles seraient rentrées pompettes.
— Marinette, fit Cécile exténuée par cette avalanche de mots terrifiants, Marinette, j’y pense. Prenez quelques morceaux de bois dans la cuisine. Ça fait longtemps que je voulais vous le dire, mais avec ce travail…
— Eugène n’est pas revenu d’Andorre ?
— Je pense que si.
— Il est allé chercher des vaches pour l’hiver ? C’est qu’ils ont de la neige au-dessus du toit paraît. Ils auraient pu y penser à l’automne et ne pas faire venir Eugène en plein hiver. Il aura fait vite tout de même.
— Une veuve qui ne sait plus qu’en faire avec son mari mort soudain.
— Je prends mes bûches alors ? Merci Cécile, tu es gentille. Moi je vais fermer à clé cette nuit, tirer tous les volets. D’habitude, je n’aime pas fermer ceux de ma chambre, mais je vais le faire. Et cette nuit, il n’y aura pas grand monde pour aller veiller chez l’un ou l’autre.
Cécile, toujours debout dans l’escalier, l’entendait qui se chargeait les bras à ne plus pouvoir supporter le poids.
— Il paraît qu’il a une face de carême toute blanche, haletait la vieille, succombant sous trop de bois. Il faut que j’aille chercher de l’eau avant de m’enfermer. Tu n’en as pas beaucoup dans ton cruchon, Cécile, tu devrais y aller. La lanterne s’éteindra bientôt car ce fainéant de Bricou dit qu’il n’a pas acheté de pétrole, il a manqué le passage de l’épicier.
Trébuchant, se cognant, elle finit par sortir de la maison et Cécile put s’asseoir sur sa marche d’escalier. Elle y resta jusqu’à ce que l’humidité bue par cette pierre tendre depuis des générations lui mouille les fesses. Dans la cuisine, elle n’en crut pas ses yeux lorsqu’elle alluma la lampe. Marinette avait emporte presque tout son bois en réserve à côté de la cheminée. À quatre-vingts ans, au moins trente livres de chêne vert sur ses bras décharnés ne l’avaient pas découragée.
Elle fit réchauffer sa soupe dans un désordre de pensées noires. Marinette avait voulu l’épouvanter et elle l’acceptait comme une pénitence envisagée déjà depuis longtemps. Toutes ces femmes qui avaient entendu le cheval inconnu, vu le cavalier dans le soleil couchant étaient dignes de confiance. Si elles disaient l’avoir vu, elles ne mentaient pas.
Son feu était éteint et elle n’allait pas le rallumer à l’approche du coucher. Peut-être qu’Eugène rentrerait dans la nuit, mais avec cinquante vaches à surveiller, à garder, il ne pouvait abandonner son frère et ses neveux. Elle savait qu’il avait rejoint la bergerie. Le boucher le lui avait dit le matin même. Il venait de Soulatgé et avait aperçu des bouses de vaches du côté de Redoulade. Lorsqu’elle l’avait quitté il l’avait rejointe, pour lui dire à voix basse que si Eugène avait un jour quelque vache à vendre il pense à lui, qu’il payait net.
— Elles ne sont pas à nous, elles hivernent dans nos pâtures trop grasses pour des moutons.
Le boucher l’avait regardée bizarrement, puis à sa grande indignation, lui avait fait un clin d’œil :
— Allons Cécile, pas à moi s’il vous plaît. On va pas chercher des vaches en plein hiver pour juste les prendre en pension à quatre mois du printemps. Du jamais vu !
C’était un nouveau temps auquel elle devait essayer de s’habituer, un temps équivoque où propositions complices et vagues menaces gâcheraient la vie. Son père l’avait terrifiée petite fille, faisant de la malhonnêteté une hantise quotidienne. D’un regard il lui faisait regretter un rien, pour lui une miette oubliée sur la table d’après dîner c’était la révélation d’un vice caché. Elle grelotta longtemps dans son lit glacé sans trouver le sommeil et commit la bêtise de se lever pour essayer de voir si la lanterne avait épuisé son pétrole, comme annoncé par Marinette. Pour coller son œil à une fente du volet elle dut ouvrir les vitres et reçut une giclée de froid de cette même fissure du bois. Au risque d’un orgelet elle regarda et vit le cavalier dans la ruelle des Rougnes, ainsi nommée pour receler tout ce que le village rejetait comme ordures. Peu de chose en réalité puisque tout servait un jour ou l’autre, mais ce peu, à longueur de décennies s’accumulait là, abandonné volontairement ou poussé par le torrent d’air glacé qui y coulait. Comme s’il avait tranché au cœur des maisons cette coupure, une plaie puante…
Ce froid qui agressait son œil, la faisant pleurer, l’obligea à rejeter sa tête en arrière et à s’essuyer. Elle n’était pas certaine d’avoir réellement vu un cavalier immobile dans les Rougnes. La ruelle était si étroite que les étriers auraient raclé les façades dans un bruit de ferraille. Elle pensa que ses larmes lui avaient déformé une vision d’ombres. La lanterne vacillait en veilleuse pâle, faisait danser de fausses apparences. Elle trouva assez de courage pour regarder à nouveau, crut le voir une seconde fois. À environ deux mètres du sol, il y avait surtout une blancheur. Ce visage de carême qu’avait annoncé la Marinette. Ailleurs, on parlait de crâne squelettique.