Revenue dans son lit, elle décida de partir pour la borde. Eugène hurlerait mais elle ne reviendrait pas seule dans cette maison. Et puis une idée folle la fit gémir sous ses couvertures et l’édredon où elle avait même enfoui sa tête. Et si le cavalier avait dessiné une main sans annulaire sur leur porte ? Les marquant comme du bétail, les désignant ainsi à la suspicion du village, suspicion qui déjà fermentait dans les esprits depuis quelque temps.
Rhabillée en claquant des dents, descendue dans le noir, elle posa son bougeoir sur une petite table à l’entrée de la maison, ne l’allumerait que brièvement une fois le battant de la porte ouvert vers l’intérieur de la maison. Même si un voisin veillait à sa fenêtre, il n’apercevrait qu’une vague lueur sans en comprendre la raison. Elle ne savait comment elle ferait disparaître le dessin d’une main mutilée. Un de Soulatgé aurait raboté sa porte, disait-on.
Cette porte, qu’elle cirait amoureusement tant elle la trouvait belle, luisait et elle dut approcher la flamme pour vérifier qu’il n’y avait aucun dessin accusateur.
Au moment de se recoucher, elle prit la décision de préparer ses affaires pour rejoindre la borde. Un peu de linge de rechange et quelques provisions.
Cinq heures sonnèrent au clocher de l’église lorsqu’elle referma la porte derrière elle. Dans quelques heures, ce serait la grande effervescence dans la rue lorsque ses volets resteraient fermés. Mais il y aurait toujours quelqu’un pour rassurer les voisines. Il y avait toujours quelqu’un. Serait-elle sortie à 2 heures en passant par l’arrière de sa maison qu’on aurait surpris son départ.
Elle emprunta un sentier raide qui rejoignait le ruisseau de Laurio en direction de l’Auradieu, suivit un temps la route de Soulatgé, mais voyant venir une voiture, elle se jeta dans la bordure. C’était une grosse charrette de sept attelée à trois chevaux qui remontaient des barriques de vin vers Mouthoumet sûrement. L’odeur forte de la transpiration des chevaux la chavira de dégoût. Désormais, elle se méfiait de ces animaux dont certains pouvaient pousser des cris terrifiants.
Elle s’arrêta au jour, la borde n’était pas vraiment très loin, mais il fallait sans cesse grimper des sarrats, des collines abruptes, ou les contourner. Elle mangea une rondelle de saucisson avec un quignon. Elle humait l’air à la recherche de l’odeur des vaches pour s’orienter. Lorsqu’elle atteignait une hauteur, elle perdait du temps à essayer de repérer le mystérieux cavalier, certaine qu’il errait tout autour d’elle. Elle mangeait en regardant le jour essayer de se lever derrière le Milobre de Massac, le point le plus haut de cette escalade de plateaux. Le soleil peinait à cause d’une barre de brumes.
Là-bas, à la limite de la Bouisse, un pan de terre bougeait imperceptiblement à flanc de coteau. Un gros troupeau de moutons. Elle se dit que si Eugène avait acheté des moutons il aurait moins fait de jaloux, mais avec les vaches il provoquait le vieux désir jamais satisfait des gens de la terre. Ici on était à la limite, les garrigues venues du bord de mer s’épuisaient, se laissaient pénétrer de pâtures timides bonnes pour les vaches. Et puis un animal de plusieurs centaines de kilos donnait des rêves d’opulence dorée à chacun. Cette abondance de chairs plus douces que celles plus corsées des moutons, enchantait les esprits.
Cécile soupira, craignant la folie des hommes, surtout celle d’Eugène avec son troupeau de cinquante bêtes. Avait-on jamais vu pareilles richesses dans toutes les Corbières ?
— Nous serons des paysans cossus, lui avait-il murmuré un soir qu il la chevauchait, et sa jouissance giclait plus de son orgueil que de son corps.
Elle recherchait la peau de sa tranche de saucisson pour l’enterrer avec les miettes de son pain. Que nul ne relève les traces de son passage. Elle ne savait exactement la raison de ces précautions, mais depuis le départ elle essayait de masquer sa destination. Quelque part dans son corps, là où l’angoisse fleurissait, s’obstinait l’idée que ces vaches soi-disant venues de ce pays minuscule coincé dans ses neiges une bonne partie de l’année, devaient rester des animaux imaginaires, clandestins que le cavalier inconnu ne parviendrait pas à retrouver pour confirmer ses soupçons. Si Eugène crevait d’envie de les exhiber, elle les cachait, les effaçait de sa vie de tous les jours, de ses réflexions, se refusait de les compter dans leur patrimoine.
Comme leur pauvreté d’avant la guerre lui paraissait paisible, innocente. La misère à cause d’un vin trop léger et souvent un souper de gueux, juste un peu de pain aillé frit dans le saindoux, rance si possible. Elle en salivait encore avec le regret de la sérénité perdue.
Lorsqu’elle aperçut les falaises dans le creux desquelles se blottissait la borde, elle ralentit le pas, incertaine maintenant d’avoir bien fait de venir là. Eugène serait furieux, mais ce n’était pas ce qui lui faisait appréhender leur rencontre. Les quatre hommes, les neveux, déjà des garçons râblés seraient surpris par son arrivée en pleine jubilation de possédants. Depuis le retour d’Eugène, ils vivaient sûrement dans l’ivresse de se découvrir nantis. Et voilà qu’elle surgirait avec son visage déjà habituellement triste annonçant des soucis, des craintes dont ils ne pourraient pas toujours se moquer. Elle désespérait de leur faire entendre raison, resterait seule avec ce fardeau dont elle ne voulait pas.
Une fois de plus elle s’arrêta, s’accroupit dans un recoin de roche tapissé de mousse rouillée. Comme si elle allait vomir.
15
Avant de retourner à l’auberge pour le repas de midi, elle s’arrêta à la gendarmerie, mais Wasquehale n’était pas encore rentré d’une tournée d’inspection à Villerouge. Il ne serait là que dans l’après-midi.
Dans sa chambre elle se rafraîchit avant d’aborder les dîneurs de la salle commune. Les cousins Bourgeau étaient bien là, mais ils ne la regardèrent même pas. Marceline l’installa à sa petite table en retrait, mais n’avait pas le temps de bavarder, avec tout ce monde à servir.
Elle en était au café lorsque Wasquehale entra semant quelque émotion. Les cousins Bourgeau se hâtèrent de vider leur verre et de filer, certains commis voyageurs en firent autant et ne restèrent que les pensionnaires habituels.
— Un café, brigadier ? proposa-t-elle.
Il parut choqué qu’une femme l’invite, mais, finalement, s’assit en face d’elle, déposa son bicorne sur la chaise voisine.
— Je suis hors service jusqu’à 3 heures, se justifia-t-il, et je peux donc consommer dans un lieu public. Mme Terrasson, vous m’avez caché qu’on a voulu vous assassiner par asphyxie.
— Une farce un peu trop dangereuse, fit-elle. Je n’ai pas voulu en faire un drame.
— Je l’ai appris hier et j’ai demandé à mes collègues de Tuchan d’enquêter à Rouffiac qui est de leur ressort. Autre chose, cette personne qui doit témoigner arrivera demain. Elle descendra ici, dans l’auberge, et sera en quelque sorte cloîtrée dans sa chambre. Je vous demanderai quand le temps vous en sera laissé de lui tenir compagnie, car ce sera pour elle une position peu agréable d’être ainsi isolée. Je voudrais aussi que vous puissiez me procurer les tirages de toutes les photographies prises. Le capitaine Savane effectue une enquête pour l’armée, moi pour la justice.
— Vous appartenez à l’armée cependant, fit-elle.
— Je suis au service du bien public et des personnes.
— Cet après-midi, je ferai de nouveaux tirages.
— Ces photographies n’ont aucune valeur légale en justice, mais elles nous économiseront du temps, des démarches inutiles et des erreurs judiciaires. Cette personne qui sera là demain pourra les examiner à loisir.