Il parut réfléchir, regarda autour de lui avant de murmurer :
— Nous avons mis en arrestation Anselme Turquaz, le bijoutier itinérant. Il est interrogé à la gendarmerie et sera peut-être transféré à Lézignan. Nous avons relevé quelques anomalies dans sa comptabilité. Il est pour l’instant soupçonné de recel, mais je vous demande de garder cette information pour vous.
Il attendit que la serveuse dépose les tasses de café avant de poursuivre :
— Je vous fais confiance et j’admire votre tranquille courage. Puis-je vous demander ce que vous êtes allée faire à Salza ? Ne me dites pas que vous aviez des photographies à faire. Votre fourgon laboratoire est resté sur la place toute la matinée.
— Simple visite de solidarité auprès de la veuve d’Émile Grizal tué avec mon mari, dans une certaine Maison du Colonel dans la Loire, non loin d’Orléans. C’est une pauvre jeune veuve qui use sa santé à trier des pierres de plomb argentifère dans la mine de Lanet. Elle effectue chaque jour le trajet pour trois fois rien.
— La mine va bientôt fermer. Il n’y a plus que trois mineurs, quelques femmes au triage. Émile Grizal était pastre, comme on dit ici pour désigner les bergers de moutons.
Après avoir bu une gorgée de café, Zélie décida d’en dire plus et lentement parla de cet étrange colis reçu par la veuve et qui contenait quelques affaires de son mari. Il fronça les sourcils et contrairement a ce qu’elle pouvait espérer de cette confidence, il ne cachait pas son agacement.
— Je croyais vous rendre service, fit-elle fâchée.
— Je crains que vous risquiez de relier les deux affaires, la mort de votre mari à la guerre et les crimes des détrousseurs de cadavres. Qui sait ? Peut-être irez-vous jusqu’à prétendre que ces bandits ont massacré la petite garnison de la Maison du Colonel pour détrousser leurs corps ? L’imagination ne fait pas partie de nos enquêtes. Ni les conclusions trop téméraires.
— Vous vous servez tout de même d’intuition, lança-t-elle.
Elle regretta d’avoir haussé le ton car les derniers clients les regardaient, s’étonnant qu’un brigadier de gendarmerie, réputé austère et peu liant, s’attarde auprès d’une jeune et jolie veuve. La veille c’était un fringant capitaine de cavalerie, ce jour un gendarme chef de brigade.
— Vous devriez récupérer ce papier d’emballage portant le cachet de la poste de Saint-Paul-de-Fenouillet. Ce lieu est aussi une indication pour qui veut faire un envoi discret.
Remuant sa cuillère dans son reste de café, ce qu’il n’avait cessé de faire, Wasquehale resta silencieux.
— Je m’occuperai de vos photographies et de votre témoin, monsieur le brigadier, fit-elle avec gentillesse, et j’oublierai que le bijoutier forain est dans votre prison. Je ne conclus rien vous savez. Il est possible qu’un soldat tout à fait honnête ait jugé bon de prendre le contenu des poches d’Émile Grizal pour le faire parvenir à sa femme. Un homme de par ici que la mort d’un pays attristait. Ces mobiles revenus de la guerre ne sont pas tous des canailles, voyons.
— Je voudrais avoir vos certitudes, murmura-t-il. Il faudra bien que vous me photographiiez cet Eugène Bourgeau tout de même. On le dit en Andorre pour en ramener des vaches alors qu’il en a plus de vingt en pension depuis octobre. Il lui en faut plus ? Là-haut à près de deux mille mètres il y a déjà beaucoup de neige. S’il ramène un autre troupeau c’est que ça va lui rapporter gros, croyez-moi. Il me faut sa photographie avant que notre unique témoin se présente à Mouthoumet. Je regrette qu’on n’ait pas trouvé d’autres personnes, surtout des femmes pour raconter ce qu’elles ont subi dans leur personne et dans leurs biens.
— C’est compréhensible qu’une femme ne tienne pas à exposer publiquement qu’on a abusé d’elle avec violence.
Il rougit comme si elle avait tenu des paroles inconvenantes. Il devait estimer qu’une bouche féminine ne pouvait prononcer des mots comme abuser. Dans le sens de violer.
— J’irai demain matin très tôt, mais s’il n’est pas revenu d’Andorre que pourrai-je faire ?
— Il serait revenu et s’occuperait de son troupeau dans sa bergerie du Pech de l’Estelhe. Je pense que vous pourriez vous y rendre avec votre fourgon en empruntant l’ancien chemin qui conduit à la tour de Guet du Milobre de Massac. Il suffira que vous le quittiez lorsque vous apercevrez sur votre gauche des falaises rocheuses. La bergerie se tapit dans un creux. Elle est facile à reconnaître car le bâtiment central est flanqué de deux autres plus bas et possède un étage. Vous cahoterez un peu pour la rejoindre, mais votre cheval est de taille à escalader le Canigou.
Il se leva, saisit son bicorne :
— Mme Terrasson, avez-vous reçu les affaires de feu votre mari ?
Elle secoua la tête en rougissant. Pour rien au monde jusqu’à ce jour, elle n’aurait souhaité qu’on les lui renvoie. La vue de ces pauvres objets récupérés sur le cadavre de Jean lui aurait été intolérable.
— Il ne portait rien de précieux ? Une montre en or, de l’argent ?
Elle sourit d’un air rêveur :
— Oui, il avait une chose précieuse, un appareil de prise de vues démontable qui tenait dans un sac ainsi que son trépied et utilisait des plaques et du papier au charbon. Je ne sais si on l’a retrouvé auprès de… de lui, ainsi que les clichés. Il m’écrivait qu’il en avait une certaine quantité, mais que ne pouvant toutes les développer, ces photographies risquaient de se dégrader. D’autre part, il craignait d’être pris pour un espion avec un appareil utilisant des lentilles fabriquées en Allemagne, à Iéna. Les meilleures au monde, quoi qu’on en pense. Il m’écrivait qu’il avait photographié discrètement des camarades, des paysages, des sujets insolites. Mon mari mettait beaucoup de poésie dans son travail. En artiste.
— Un appareil démontable, portatif ? Il devait peser lourd dans son paquetage réglementaire.
— Pour le construire, il avait choisi des planchettes peu épaisses, y avait collé un tissu noir. Le plus difficile à obtenir était l’étanchéité totale à la lumière et il y était parvenu, grâce à un mastic qui ne séchait pas rapidement et pouvait servir plusieurs semaines. Je peux vous montrer des images obtenues par cet appareil, elles sont excellentes.
— Vous me fournirez tous les renseignements sur son unité, son numéro matricule pour vous faire restituer tout cela.
Il remit son bicorne, la salua cérémonieusement et s’en alla. Elle resta un instant songeuse, regrettant d’avoir parlé de cet appareil photographique construit par Jean. Il envisageait, juste au moment de la guerre d’en lancer la fabrication s’il trouvait un industriel assez audacieux pour le suivre dans ce projet.
— Ma petite, vous les attirez comme le sucre les abeilles. Le beau capitaine Savane et puis le brigadier Wasquehale qui ne parle presque jamais aux gens. Il est resté là trois quarts d’heure à bavarder avec vous.
Dans ces paroles quelque peu acides, Zélie découvrit une réprobation. Veuve depuis longtemps, Marceline ne passait pas pour un prix de vertu, mais elle pouvait clamer haut et fort que son mari n’était pas mort à la guerre, que c’était un fainéant, ivrogne et coureur de jupons et qu’elle ne faisait pas injure à sa mémoire.
— Vous aurez dès demain, paraît-il, une cliente un peu particulière, lui dit Zélie soucieuse d’en finir avec ces sous-entendus aigres, peut-être inspirés par une forme de jalousie ?
— Ah, vous savez ? Hé bien le brigadier vous aime bien qu’il vous fasse des confidences pareilles, alors qu’il m’a menacée d’un procès-verbal si j’en parlais, soupira la patronne de l’auberge. Je n’en suis pas plus fière pour autant. Je serai payée par je ne sais qui et cette bonne femme va faire jaser. Ici rien ne passe inaperçu et tout se sait. Elle ne sera pas dans sa chambre que tout le village et les environs parleront de cette dame venue de je ne sais où pour je ne sais trop quoi.