Выбрать главу

— Allons Marceline, fit Zélie conciliante, vous le savez très bien. Vous vous doutez que si je cours le pays en plein mois de décembre c’est qu’on m’y oblige en quelque sorte, et que mes photographies ne concernent que quelques personnes même si je dois en prendre une vingtaine. Et vous savez très bien qu’elles sont destinées à être montrées à cette voyageuse qui sera claquemurée dans une de vos chambres.

Marceline prit les tasses à café, alla les porter dans son évier, mais revint pour essuyer la table alors que Zélie se levait pour se rendre dans son fourgon. Elle devait aussi une petite visite à Roumi qui risquait de trouver le temps bien long dans son écurie.

— Le capitaine est venu chercher la charrette anglaise et son cheval sans entrer, dit Marceline. Peut-être a-t-il voulu éviter le brigadier. Et puis la place était prise.

— Je dois développer des photographies, s’excusa Zélie.

— Le brigadier vous a-t-il touché un mot d’Anselme ? Que lui reproche-t-il ?

Tout d’abord Zélie ne réalisa pas à qui elle faisait allusion, se souvint :

— Le bijoutier forain ?

— Un client et puis je suis en affaires avec lui. Certains qui n’ont plus un sou vaillant me laissent leur montre, une bague, un bijou et au bout d’un an Anselme me rachète tout ça. Bien sûr, il traficote dans tous les villages, n’est pas regardant sur l’origine de certains articles. S’il fallait se mêler des questions d’héritages qui empoisonnent la vie des gens, où irions-nous ? On vend et on s’explique ensuite. Et Anselme Turquaz achète ferme, pas très cher, mais il paye comptant et ensuite bouche cousue, m’as couillonat can t’ei bist. Tu m’as couillonné quand je t’ai vu.

Elle accompagna Zélie sur le seuil de la salle :

— Ce qui m’ennuie, ce sont les registres qu’Anselme était forcé de tenir pour chaque achat et chaque vente à cause de… je ne sais plus moi, vous savez les marchandises volées ?

— Le recel ?

— Oui. Moi je dois y figurer. Ce que je fais est quand même très honnête. Je revends au bout d’un an, pas plus tôt, ce que les clients m’ont laissé en gage. Certains reviennent reprendre leur bien en me réglant leurs dettes, mais ils ne sont pas nombreux. Les autres préfèrent en rester là. Vous croyez que les gendarmes peuvent m’embêter avec ça ?

En échange de bons procédés, Zélie fut tentée de lui laisser quelque inquiétude après ses allusions déplaisantes sur son attitude de veuve de guerre, mais elle n’en avait pas le désir.

— Ne vous faites pas de souci.

— Puisqu’il paraît vous avoir à la bonne… Il vous dévorait du regard vous savez, vous pourriez lui en toucher deux mots.

— Marceline, je ne le ferai pas et je ne suis pas la petite amie du brigadier. Ni du capitaine Savane, quoi que vous essayiez d’en penser.

Un peu énervée, elle se calma une fois la lampe rouge de son laboratoire allumée. Rit nerveusement car Jean comparait leur fourgon à une maison close à cause de cette lumière. Le fourgon sentait encore la fumée et elle aurait dû laisser portes et fenêtres ouvertes avant de monter à Salza. Dans ces villages, personne n’aurait songé à entrer pour la voler. Il fallait que deux ou trois misérables se soient comportés comme des vautours sur le champ de bataille pour semer la suspicion sur tous les autres. Elle n’aimait pas trop l’attitude du brigadier Wasquehale en ce sens. C’était peut-être dans sa nature de gendarme de considérer chacun comme un coupable en puissance, mais c’était déplaisant à entendre. Et Zélie se demandait comment Wasquehale pouvait ensuite se comporter normalement avec sa famille, sans être jaloux de sa femme ou avoir quelques doutes sur l’honnêteté de ses enfants.

Elle acheva ses tirages, ayant refait toutes les photographies effectuées. Sept en tout sur la vingtaine exigée.

Son premier souci fut d’ouvrir les fenêtres pour faire du courant d’air, puis les portes et lorsqu’elle tira celle du balcon arrière, elle découvrit un homme appuyé sur la balustrade, portant un képi de mobile. Il se redressa avant de se retourner, retira le fin cigare de sa bouche, sourit. Il avait de jolies dents éclatantes de joie de vivre : Julien Molinier.

— Bonjour. Je vous savais en train de développer vos épreuves et ne voulais pas gâcher votre travail, j’ai attendu.

— Bien sûr. Les gens vont croire que je tiens un drôle d'endroit sous prétexte de photographie, fit-elle furieuse. Les allusions de Marceline avaient laissé quelques fissures en elle.

— J’en suis désolé, murmura-t-il. Je ne voulais pas vous offenser. Puis-je vous offrir quelque chose en face ? Je ne sais si on y trouve du thé, mais des liqueurs sûrement.

— Ni l’un ni l’autre, dit-elle, peu disposée à perdre son temps avec ce dandy un peu trop à son avantage.

— Désolé, fit-il navré.

Elle aperçut le cheval alezan du garçon, mais cette fois il n’était pas attelé à un tilbury.

— Votre mère n’a pas voulu vous prêter sa voiture ? fit-elle avec une pointe de méchanceté moqueuse.

— Aujourd’hui, j’avais besoin de la selle. Désolé de vous avoir importunée, je n’insisterai pas.

Il s’inclina, sauta les marches et se dirigea vers son cheval. Il était élégant dans son négligé apparent. C’était l’art suprême de s’habiller avec un soin calculé pour ne pas avoir l’allure d’une gravure de mode. Seul le képi de mobile lui donnait un air canaille.

Une fois en selle, il s’approcha du fourgon.

— Si un jour vous acceptez de bavarder, vous savez où me trouver, dit-il, avec une tranquillité qu’elle jugea assez impudente. Ma mère serait ravie. Il est possible, voyez-vous, que j’aie quelques souvenirs à vous faire partager sur les réalités de la guerre du côté de la Loire. Mais peut-être n’avez-vous guère envie de les découvrir. Entre le capitaine Jonas Savane et le brigadier Wasquehale qu’importe ce que je peux vous confier ? Mais si par hasard vous m’accordiez quelque crédit, je serais heureux de vous montrer une photographie que j’ai rapportée de là-bas. Je ne savais comment vous en parler à Auriac, j’ai été maladroit. Je vous l’avais apportée en laissant entendre qu’elle avait été réalisée par le célèbre Keller. Mais en réalité, si elle avait été signée, elle aurait porté le nom de Jean Terrasson.

Il lança son cheval avant qu’elle ne lui eût crié, suppliante, de revenir.

16

Jamais elle n’aurait trouvé l’audace de se présenter tout à trac à la borde, les surprenant les quatre en train de préparer leur repas du matin avec force jurons, plaisanteries d’hommes seuls, au risque de leur gâcher ce moment du lever. Alors Cécile Bourgeau escalada la face nord abrupte de ces falaises dont elle n’avait jamais su le nom, mais en regardant sur la droite, elle apercevait la route descendant de Redoulade à moins de cinq cents mètres. Ces falaises dominaient la région sans cependant atteindre la hauteur de la Tour de Guet.

Elle arriva en nage et sans souffle au sommet, mais le rebond des roches lui cachait encore la bergerie et les vaches. Celles-ci devaient paître dans tous les coins, pouvaient s’en donner à cœur joie même loin de la borde. Les chiens se chargeraient au soir de les ramener promptement. Eugène avait acheté de bons chiens outre celui qu’ils avaient depuis longtemps. L’achat de ces bouviers faisait parler, pas seulement dans leur village. Des chiens pour vaches, pas à moutons. Trop hauts sur pattes pour ceux-ci.