Выбрать главу

Elle aperçut sa première vache allongée dans un creux herbu, bordé de buis ou de genêts, elle ne voyait pas bien. Celle-là s’était couchée pour dormir et elle ignorait que ces animaux se comportaient ainsi. Elle savait que les chevaux restaient toujours debout, à quelques rares exceptions qui alors faisaient craindre la maladie.

Elle approcha d’un surplomb, s’assit, sortit une topette de vin coupé d’eau et but à la régalade, pinçant le liquide pour obtenir un jet qui râpait le fond de la gorge. Depuis toujours on savait qu’ainsi la peau de la soif s’en allait plus vite.

Peut-être entendrait-elle l’heure sonner au clocher si elle restait tranquille et si le vent de Cers voulait bien lui apporter les coups. Certainement sept. Les chiens auraient dû se précipiter pour faire lever cette paresseuse vautrée dans un fond d’herbe. Non ce n’était pas de l’herbe mais une mare, une basse fangeuse où poussaient des joncs et des roseaux. Ce n’était pas une nourriture ça.

Les moutons c’était autre chose, plus facile peut-être. Ils pouvaient s’écarter mais au moindre appel, bruit, aboiement ils se regroupaient en une seule masse frémissante. Apparemment les vaches étaient plus indépendantes. Elle croyait apercevoir le pis gonflé. Il allait bien falloir les traire. Eugène avait acheté d’occasion, à Quillan, tout un matériel de laiterie. Il avait appris à traire dans sa jeunesse quand ses parents, deux grippe-sous sans affection, l’avaient placé à huit ans dans une ferme de la montagne d’Escouloubre. Il n’en était revenu qu’à dix-huit. Ses gages étaient versés chaque trimestre aux deux vieux rapaces. C’était depuis qu’il méprisait les moutons, craignait leur odeur et rêvait de belles vaches rousses pyrénéennes.

Seulement celle-là en bas ne bougeait pas et Cécile était de plus en plus inquiète. Il lui fallait descendre au plus vite pour prévenir Eugène, Léon et les neveux qu’une bête s’était blessée dans ce fond de vase au milieu des joncs.

Quelle sotte idée de monter jusque-là et de ne plus savoir comment en redescendre par l’avant ! Elle crut trouver un passage, recula devant l’à-pic qui soudain s’ouvrait sous ses espadrilles catalanes. Rien à faire, il fallait suivre l’arête vers l’ouest pour trouver comment s’en échapper, et encore en se cramponnant des deux mains et en s’écorchant les chevilles. Elle descendait le ventre contre la roche.

Lorsqu’elle eut l’idée de se retourner pour évaluer ce qui lui restait encore de descente, elle vit d’autres vaches. Au moins six. Et l’une, les pattes en l’air, raides.

— Mais qu’est-ce qu’elle peut bien foutre… C’est comme ça les vaches ? Ça se roule comme un chien qui veut faire le malin et qui tend ses pattes au ciel.

Bougonnant contre ces grosses bêtes qu’elle connaissait si mai, elle continua de se cramponner comme elle pouvait, s’entaillant une main, reniflant sans savoir si elle pleurait ou si elle transpirait. Maintenant elle la voyait cette vache, pattes en l’air, et lui trouvait un drôle d’air avec cette zébrure rouge en travers du cou.

— Des loups, ce sont des loups qui ont fait ça. Eugène et Léon et les deux garçons se sont barricadés dans la borde.

Puis elle pensa qu’il n’y avait pas eu de loups signalés depuis la guerre. Sinon vers Bugarach, mais là-bas c’était haut et les montanhols, habitués à les voir arriver quand trop de neige et de froid les chassait des Pyrénées.

— Des chiens sauvages. Ça, avec la guerre, ça manque pas.

Tous ces jeunes chasseurs partis au combat abandonnaient des meutes à sangliers que les femmes ne pouvaient nourrir et finissaient par relâcher. À l’automne, il avait fallu organiser des battues pour les abattre avant qu’ils n’aient décimé les troupeaux de moutons.

— Des moutons peut-être, se disait Cécile, mais des vaches, surtout aussi grosses que celles-là ?

Elle se plaqua contre une paroi, regarda au-delà de ces six-là et découvrit les autres qui formaient un demi-cercle dont le centre ne pouvait être que la borde qu’elle ne voyait pas encore. Il lui faudrait atteindre les pâtures en pente douce pour contourner les dernières élévations de falaises courtes et se trouver en face de la maison à un étage, flanquée de deux bergeries. Les deux vieux grigous avaient fini par pouvoir se l’offrir quand le fils vacher était revenu. Ça avec la maison d’Auriac en part d’une vieille tante.

Plus bas, éperdue, assise elle regardait ailleurs surtout pas les vaches mortes, celles qui lançaient dans une ruade pétrifiée leurs pattes vers le ciel. Elle se doutait que toutes les autres avaient aussi été tuées et que peut-être même…

Elle vida sa topette, la rangea dans son baluchon avec toutes les provisions qu’elle apportait à ses quatre hommes. Rejoindre la route, arrêter quelqu’un. Il n’y avait pas dix attelages par jour quelquefois, surtout l’hiver mais tout de même… Elle demanderait de l’aide et tout le village accourrait, les plus jeunes et puis le reste échelonné jusqu’aux vieux. Des vaches mortes, cinquante, ça c’était quelque chose qu’on voudrait voir avant de mourir et la Marinette elle-même était bien capable de se traîner jusque-là.

— Mais ces vaches, comment les avez-vous eues ? En pâture ? Il faut prévenir les propriétaires, les gendarmes, un huissier qui constatera la perte.

Les vaches du diable oui, en bas, en demi-couronne l’empêchant d’approcher de la borde, d’appeler son Eugène ou Léon ou les deux neveux, Sébastien et Alcide. Non, elle ne passerait jamais près d’elles, d’ailleurs elles s’étaient serrées. Il fallait les toucher obligatoirement.

Tout à l’heure, plus tard, elle irait à la route, à peine à deux kilomètres, même pas. Il passerait la voiture de la poste vers 9 heures, ou l’étameur ou le montreur d’ours, quelqu’un. Elle restait assise avec son gros baluchon sur les genoux enfonçant son menton duveteux dans le jute rêche. Plus tard elle entendit, venant de la route des cris et des jurons et sans même relever la tête sut qu’il s’agissait de grosses charrettes de sept, tirées par plusieurs chevaux qui grimpaient vers le col. Les conducteurs faisaient claquer leurs fouets en lançant des gros mots pour encourager les bêtes. Ces fardiers transportaient jusqu’à sept demi-muids remplis de vin, d’un poids considérable. Puis ce fut une volée de cloches qui la sortirent de son sommeil, peut-être de sa torpeur car elle avait gardé les yeux ouverts, cherchant à reconnaître la nature d’un objet qu’elle apercevait planté en dessous d’elle. Une sorte de bâton enflé à un bout, comme un fuseau de jadis pour filer la laine. Elle n’avait jamais vu rien de tel et ignorait à quoi ça pouvait bien servir. Elle se demanda d’où venaient ces coups de cloche, pensa que c’était de Dernacueillette ou de Massac et que le vent avait donc changé. Au soleil qui parfois apparaissait entre deux nuages, elle estima qu’il serait bientôt le milieu du jour.

Dans l’après-midi, elle s’enfonça un peu plus dans son creux de rocher, prit sa topette pour constater qu’elle l’avait vidée. Elle arracha un bout de pain à l’une des miches, essaya de trouver le saucisson, mais y renonça.

Avec l’approche de la nuit il tomba une averse, mais elle ne parut pas s’en apercevoir. Elle avait froid, mais pour rien au monde n’aurait quitté cet endroit. Personne ne viendrait et elle n’aurait jamais la force de rejoindre le village. Et puis d’ailleurs comment expliquer qu’eux, les Bourgeau besogneux s’il en fut, possédaient cinquante vaches qui venaient toutes d’être tuées. La première chose que penseraient les gens serait de les croire mortes de maladie. De la fièvre aphteuse. Immédiatement ils la chasseraient, de crainte qu’elle n’apporte les germes avec elle. Ils ne songeraient qu’à leurs moutons, leurs chevaux et se soucieraient peu de venir jusqu’ici, à la borde, découvrir ce qui s’était réellement passé. Or, elle estimait que c’était à eux de venir et non le contraire.