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Dans la nuit crue, elle rêvassa qu’elle trempait ses mains dans le sang d’une des vaches pour les montrer aux gens de là-haut en leur disant : « Vous voyez bien qu’on les a tuées, que ce n’est pas la maladie. Il y a un boucher qui est venu abattre toutes les bêtes. »

Cette idée d’un boucher mystérieux et invisible la poursuivit toute la nuit. Elle en rêvait quand elle s’endormait, le voyait dès qu’elle ouvrait l’œil, allant d’un animal à l’autre, plongeant un énorme couteau dans leur gorge. Elle s’énerva croyant qu’on lui contestait l’existence de cet affreux bonhomme et se mit à hurler : « Puisque je vous dis qu’il les a toutes saignées. Vous n’avez qu’à les examiner. Vous croyez peut-être que c’est moi qui l’ai fait ? »

Elle crut entendre sonner 3 heures, peut-être à Soulatgé ou à Rouffiac car le vent maintenant soufflait du sud avec une odeur de boudin. Il lui fallut du temps pour comprendre l’insolite de cette odeur, elle se revit en train de plonger ses mains dans le seau rempli du sang du cochon dernièrement tué. Elle écrasait les caillots, mélangeait le vinaigre. Son mari était alors entré dans la remise à l’arrière de la maison et s’était exclamé :

— Ça empeste comme sur le champ de bataille là-haut sur la Loire. Je peux pas oublier cette odeur.

Il avait expliqué aux autres personnes présentes qu’elle restait dans sa gorge comme une croûte qui ne voulait pas passer. Pourtant, ça faisait un an maintenant qu’il l’avait respirée tout son saoul.

Un instant, la pensée qu’il y avait tout un bocal de grains de café dans la borde l’excita. Elle se leva, comme décidée à se rendre dans la bergerie mais un grognement la rejeta dans son trou. Un grognement de chien, de plusieurs chiens en train de se disputer quelque chose et elle savait quoi. La vache la plus proche avec sa gorge béante. Des chiens perdus ou non. La nuit, chacun fermait sa porte sans se soucier d’appeler les siens. Seuls quelques chasseurs soucieux de leurs animaux si utiles les sifflaient longuement avant d’aller se coucher.

Cécile espéra que certains venaient d’Auriac, affamés, attirés par ce vent à l’odeur du sang et que dans le matin, ils rejoindraient leurs maisons. Alors leurs maîtres auraient peut-être la curiosité de savoir où ils s’étaient ainsi souillés. Mais serait-ce suffisant pour leur amener en tête que c’était du côté de la borde d’Eugène Bourgeau ? En dessous d’elle le carnage faisait rage entre au moins une douzaine de chiens, peut-être plus. Au début ils se battaient car la plaie de la gorge ne pouvait recevoir plus d’une gueule de crocs, mais une fois élargie il y avait de la place pour toutes, et elle imaginait sans peine que la vache était ouverte vers le ventre, que les côtes commençaient de saillir et la partie tendre proche des pis de crever. Là ces sauvages s’en donneraient à cœur joie et gaspilleraient des litres de bon lait.

Eugène serait fou furieux et bien capable de sortir de la borde pour tirer sur ces sales bêtes. Elle secoua la tête dans un éclair de lucidité. S’il avait pu le faire il n’y aurait pas eu de vaches abattues, pas de chiens. On ne lui en avait pas laissé le loisir.

Très faible, une horloge piqua les 4 heures du matin et elle pensa à nouveau à une bonne tasse de café. Mais un peu d’eau lui aurait tout aussi bien fait plaisir. Il existait de petites sources qui coulaient jusqu’à la fin du printemps non loin de là. Mais elle ne voulait pas quitter son abri.

17

Lorsque Zélie sortit de ce sale chemin en déblai elle aperçut les lacets conduisant au col de Redoulade. Wasquehale aurait pu tout de même lui dire que cette route passait à moins d’une demi-lieue de la borde. Elle aurait pu y laisser son fourgon, venir chercher Eugène Bourgeau pour qu’il se laisse photographier. Au lieu de quoi au départ de Mouthoumet elle avait suivi une sorte de piste effroyable, avant d’attraper ce chemin montant vers la Tour de Guet.

Elle s’était levée à la nuit dès qu’elle avait entendu Marceline trafiquer dans sa cuisine et que l’odeur de café avait envahi la cage d’escalier. Elle avait pris un petit déjeuner rapide, sous l’œil songeur de la patronne de l’auberge que ce départ avant le jour pour un coin plutôt désert inquiétait.

— Et puis les Bourgeau c’est pas de la dentelle. Vous avez vu les cousins ? Imaginez qu’ils soient par là-bas hein ?

La veille au soir, ils s’étaient quelque peu enhardis en voyant que le capitaine Savane ne partageait pas sa table. Ils lançaient des insinuations qui faisaient rire quelques placiers et commis voyageurs, mais déplaisaient aux gens du pays. Cependant pas un pour leur ordonner de se taire.

Tout d’abord soulagée que le capitaine fût absent elle en vint à le regretter. Lui seul aurait pu les effrayer. Elle sortit pour vérifier si le fourgon-laboratoire était bien verrouillé, saluer Roumi qui mâchonnait son fourrage l’œil mélancolique. Elle lui annonça un départ matinal pour une balade difficile.

Elle n’aurait jamais dû écouter le brigadier de gendarmerie et faire son itinéraire elle-même. Elle possédait des agrandissements photographiques faits par Jean à partir de plans cadastraux. Il y en avait toute une liasse dans un des tiroirs aménagés jusqu’au toit de la roulotte.

La route descendant du col était bien visible mais inaccessible, sinon par un sentier étroit. Une fois ses photographies faites elle devrait retourner à Mouthoumet par le même chemin. Une journée de fichue alors qu’il lui restait pas mal de villages à visiter.

Le vent soufflait de l’ouest lui semblait-il, avec une odeur qui devenait détestable. Il paraissait racler au passage tous les miasmes d’un cloaque d’ordures pour les lui jeter au visage. Roumi commença de manifester son mécontentement et elle lui parla affectueusement à l’oreille pour l’encourager à poursuivre.

Depuis son recoin de roche, Cécile Bourgeau ouvrit les yeux. Au lever du jour elle s’était réveillée soudain et son regard s’était malgré elle posé sur la vache à demi dévorée. Les chiens avaient déroulé les intestins sur une centaine de mètres ainsi que le foie et les poches des estomacs. Mais le vent étant passé au couchant elle ne reniflait plus cette méchante odeur de sang et de tripailles.

Elle aperçut cette masse verte qui sortait du chemin en déblai de la tour de Guet, distingua la tête du cheval et marchant à côté la silhouette d’une femme qui portait une jupe cavalière.

— La photographe de Lézignan, ricana-t-elle, toujours furieuse contre cette jeune femme qui voulait faire le portrait de son mari à tout prix.

Elle arrivait bien celle-là. Elle en serait pour ses frais. Tout à sa satisfaction rancunière elle n’évalua pas l’indécence de sa pensée tout de suite, mais lorsque ce fut, elle plongea son visage dans ses mains et sanglota.

Roumi hennit et s’arrêta net une première fois, alors que la puanteur devenait encore plus forte. Zélie se souvenait de ces photographies étranges que son mari avait voulu prendre de l’abattoir de Lézignan, à la grande incompréhension des bouchers et des tueurs. Il avait utilisé le gros appareil portatif, l’avait calé pour prendre des clichés des carcasses déjà suspendues à leurs crochets. Elle-même n’entrevoyait pas exactement quelle beauté secrète pouvait se dégager de ces gros tas de chairs sanglantes. Il avait pris du blanc et noir mais avait aussi usé du procédé Duco du Hauron, la photochromie pour des images hautes en couleur bien que floues, le procédé ayant des lacunes.

— Je déteste ça, disait Zélie, lorsqu’il accrochait l’une d’elles aux murs de leur laboratoire de Lézignan.