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— La porte est ouverte, murmura-t-elle pour elle-même. Mais Cécile dans son dos refusa d’y croire :

— Pas possible.

— À moins qu’ils ne soient sortis, fit Zélie sans même y penser, réalisant aussitôt l’inconvenance montée à ses lèvres.

Elle repéra un passage étroit entre deux vaches, le plus ouvert pour accéder à la borde, aperçut ensuite deux chiens morts. Ils n’avaient pas été égorgés lui sembla-t-il. Elle vit aussi les quatre torches plantées en ligne.

Deux marches en pierres bleutées, usées, la déconcertèrent, les escalader c’était franchir la frontière interdite entre vie et mort. Banalité et irréel.

— Monsieur Bourgeau ?

Cécile se méfiait d’une telle politesse. Eugène n’avait jamais été un monsieur et s’en glorifiait.

— Madame Bourgeau, m’autorisez-vous à entrer ?

Mais oui, mais oui, que de façons ! Cécile eut un geste de la main assez choquant, de ceux qu’on utilise pour sous-entendre : « Oui débarrassez-moi de cette corvée. »

En haut des deux marches elle vit la pièce principale du bas, avec une table couverte d’assiettes et de couverts, d’une dame-jeanne de vin aux trois quarts vide. La vieille huche rustique construite sur place était fermée et sur son couvercle se trouvait encore un gros pain entamé à demi.

L’endroit n’avait rien de tragique, était tel que des hommes fatigués laissaient en l’état, pressés de se coucher.

Mais dans la pièce à côté, une chambre, enfin une pièce avec deux grabats et sur chacun gisait un corps. L’odeur de sang poissait l’air. Zélie découvrit l’échelle de meunier dans le fond de la salle. Sans rampe, déjà ancienne. Les deux corps voisins l’autorisaient déjà à annoncer à la femme Bourgeau que les quatre hommes étaient morts. Mais par honnêteté elle décida de grimper à l’étage.

Lorsque sa tête affleura le plancher elle n’eut pas à aller au-delà. Les deux frères étaient tout près de la trappe ouverte, l’un sur l’autre avec, pour l’un, un trou noir net entre les deux yeux. Elle ne pourrait pas affirmer qu’il s’agissait des quatre Bourgeau, seulement que quatre cadavres se trouvaient dans la borde. Que d’autres demandent à la veuve de les identifier, elle avait fait son devoir.

En redescendant cet escalier dangereux ses jambes faillirent la lâcher. C’était son point faible ses jambes. Elles se dérobaient au moindre malaise, à la moindre émotion. Serrant les dents elle alla jusqu’au bas, sortit de la maison, inclina la tête. Cécile n’eut pas besoin de longues explications et s'éloigna. Ne pouvant la rattraper Zélie lui cria de l’attendre, mais l’autre filait vers son encoignure de roche où elle avait failli rester coincée.

— Madame Bourgeau, haletait Zélie, je détache mon cheval, je le monte à cru et je me rends au village donner l’alerte. En attendant installez-vous dans le fourgon pour vous reposer. Vous y trouverez de quoi boire, manger. Vous pourrez faire du café. J’ai de la liqueur d’Arquebuse comme cordial.

Mais l’autre n’entendait rien, hâtait le pas, s’éloignait au plus vite. Rejoindre la route eût été plus logique mais elle abdiquait toute responsabilité, laisserait faire celle-là, si délurée. Zélie renouvela son invitation, lui offrant le fourgon.

— Me prenez-vous pour une caraque ? s’emporta l’autre, offensée.

18

Montant Roumi comme un homme grâce à sa jupe cavalière, son arrivée dans Auriac ameuta tout le village qui bientôt se massa devant la maison du maire avec lequel Zélie s’entretenait. Elle constata que cet homme avait du mal à mesurer l’ampleur de la tragédie qui s’était déroulée dans la borde des Bourgeau. Tout d’abord il ne se souciait que de la mort des cinquante vaches, s’en indignait, demandait ce qu’elles pouvaient bien faire dans une bergerie de moutons. Enfin muet d’horreur, décomposé il réalisa que quatre hommes avaient été assassinés dans cette campagne de l’Estelhe. Il appela son fils de dix-huit ans, lui ordonna d’aller prévenir la gendarmerie. Il disposait d’un cheval de trait léger que le garçon montait souvent.

— Par les raccourcis il ne mettra pas une heure. Nous, nous montons au Pech de l’Estelhe. Venez dans ma charrette.

— Je préfère mon cheval. Je pars devant.

Lorsqu’elle franchit la foule elle dédaigna les regards indignés des femmes, les grimaces des hommes et Roumi galopa ensuite avec entrain. Le maire lui avait indiqué un sentier à partir de l’Auradieu qui lui fit gagner du temps. Elle espérait qu’oubliant ses préjugés la veuve Bourgeau se serait réfugiée dans le fourgon, mais ce dernier était vide. Roumi s’était mis à brouter tranquillement l’herbe encore épaisse lorsqu’il hennit pour signaler une présence, celle de Cécile Bourgeau qui se tenait à bonne distance.

— Venez boire le café, lui cria Zélie.

Mais elle ne paraissait pas entendre. La jeune femme en avait préparé une pleine cafetière et finalement l’autre se rapprocha, dégusta sa tasse au pied du petit balcon ou elle refusa de monter. Elle en reprit deux autres.

Lorsque le maire ayant abandonné sa charrette sur la route apparut, Cécile Bourgeau faillit courir vers lui mais la vue de tout le village qui arrivait à sa suite l’affola et elle se réfugia derrière le fourgon. Zélie depuis son balcon observait la réaction du maire et des habitants qui allaient d’une vache à l’autre, consternés, en silence, ne paraissaient pas pour l’instant songer aux quatre victimes dans la borde. Un tel massacre d’animaux, de si beaux animaux, dépassait l’entendement et chacun essayait de se mettre en tête la réalité de cette tuerie. La mort, même violente d’un homme, d’un habitant du même village pour aussi dramatique qu’elle fût ne bouleversait pas autant les règles d’une vie terrienne ancestrale. On ne se souvenait que d’un seul cas où dans un moment de folie un certain Garquès avait abattu quelques moutons de son voisin, pour une raison obscure. Sinon les animaux vivaient en dehors des passions humaines, surtout ceux ayant une valeur marchande. Il n’en était pas de même des chats et des chiens. Les ruches, pourtant exposées dans les endroits les plus sauvages avaient toujours été respectées dans le pays.

Enfin le maire livide, le pas quelque peu hésitant après ce parcours à travers les cadavres de vaches, se dirigea vers la borde, prenant son temps dans l’espoir de voir apparaître les bicornes des gendarmes. Les gens du village ne se pressaient pas non plus de se regrouper devant la bergerie. Les Bourgeau étaient loin de soulever l’émotion alors que cinquante bovins gisaient dans leur sang et que plusieurs avaient été attaqués par des chiens errants, ensuite des renards, des sangliers, des blaireaux et toute la petite sauvagine, une fois les autres repus.

Le maire s’attarda aux torches, devant la bergerie, il en éprouvait même l’implantation en les secouant doucement. Il finit par escalader les deux marches, par disparaître à l’intérieur.

Zélie alla retrouver Cécile à l’arrière du fourgon. Elle s’était assise sur les brancards de trait et regardait vers la tour de Guet, tournant le dos à tout son village en train d’aller et venir entre les vaches. Le même cheminement qu’au moment de la Toussaint ou l’on visitait toutes les tombes du cimetière, se rappelant un tel, une telle.

— Madame Bourgeau, venez prendre un peu plus de café, manger quelque chose. Ne croyez-vous pas que vous devriez rejoindre vos amis, le maire ?

— Ce ne sont pas mes amis. Moi je suis de Cubières, pas d’Auriac.