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— Vous savez, dans de pareilles circonstances les gens savent se montrer compréhensifs, gentils. Vous aurez besoin d’eux tôt ou tard.

Le visage de cette femme s’était recomposé dans la matinée et ses nodosités éclataient en masses rougeoyantes.

— Ils vont me parler des vaches et moi les vaches j’en sais rien. Je ne les ai jamais vues, je restais au village, je venais juste porter le pain, le ragoût, et je repartais m’occuper des vignes. Que voulez-vous que je leur raconte ?

Là-bas des femmes commençaient de nouer de grands mouchoirs à carreaux sur le bas de leur visage, emprisonnant nez et bouche comme pour une mascarade mal venue. Bientôt les hommes en feraient autant et tous ressembleraient à une bande de voleurs de comédie. Qu’avaient-ils à rester au milieu de la puanteur des cadavres ? Ils ne pouvaient se résigner à les abandonner, supputaient la quantité de livres de viande ainsi gâchée et le chiffre total leur faisait tourner la tête, exorbitait leurs yeux. Quarante mille, cinquante mille livres ? Et pas un boucher qui n’en voudrait, seulement les équarrisseurs. Il faudrait en faire venir de partout. Des milliers de francs perdus.

Roumi hennit un peu trop tard, occupé qu’il était à se remplir la panse, et le capitaine Jonas Savane fut auprès d’elles sur son rouge luisant de transpiration.

— Ces gens-là piétinent les traces, dit-il avant de les saluer, il faut les écarter au plus vite. Le maire n’est pas venu ?

— Vous le trouverez dans la borde.

— En discussion avec les frères Bourgeau ?

— En tête à tête avec quatre morts, assassinés, capitaine, fit Zélie.

Comment penser que les Bourgeau auraient pu réchapper à une telle tuerie. On n’abat pas cinquante vaches sans préméditer d’en faire autant des propriétaires ou des vachers.

— Vous devancez les gendarmes ? demanda-t-elle.

— J’ai rencontré un garçon sur ma route qui m’a crié qu’on avait abattu cinquante vaches de ce côté. Il ne m’a pas parlé des Bourgeau.

— Ce garçon est le fils du maire, si impressionné par ce massacre d’animaux qu’il en a oublié les victimes humaines. D’ailleurs tous ceux qui pataugent là-bas dans le sang et les intestins, les bouses des vaches, n’ont pour l’instant regrets que pour ce troupeau détruit et désormais sans valeur.

— Vous voilà bien sévère pour nos paysans des Corbières, remarqua-t-il.

Il s’éloigna à grands pas pour rejoindre les villageois et peu à peu ces derniers acceptèrent de reculer, se regroupèrent en une longue haie au-delà des vaches mortes. Le maire réapparaissait sur la dernière marche de la borde et hochait la tête sans arrêt. Cécile Bourgeau s’inquiétait.

— C’est qui celui-là qui a laissé son cheval rouge, là ?

Roumi commençait de retrousser ses babines en s’approchant du rouge qui mine de rien reculait en crabe. D’un mot, Zélie força son cheval à oublier l’intrus.

— Le capitaine Jonas Savane.

— Je l’avais jamais vu. C’est lui qui cherche des déserteurs ?

— Pas exactement, fit Zélie, qui n’avait pas le courage de lui expliquer le rôle exact du capitaine des chasseurs d’Afrique.

— Les photographies c’était bien pour lui ?

— Et aussi la gendarmerie.

La veuve tordit son cou et recula :

— Voici le défonceur. Qu’est-ce qu’il me veut ?

C’était Clément Garbès, le premier ancien mobile photographié à Auriac.

— Il vient pour moi, je lui ai promis une photographie.

Cécile Bourgeau s’écarta, leur tourna le dos. Le grand gaillard toujours aussi serein eut un hochement de tête compréhensif pour la veuve, ôta son bonnet de laine :

— En voilà une histoire, fit-il. Vous veniez photographier Eugène je suppose ? Ils sont tous morts ?

— Les deux frères et les deux neveux, oui.

— Je venais dire à Cécile que je pouvais la ramener chez elle, lui épargner tous ces gens qui vont l’accabler de condoléances et de questions en même temps. Ma femme est là aussi et nous avons la charrette. Je comprends qu’après une telle émotion elle soit un peu drôle et je ne veux pas l’ennuyer.

Zélie rejoignit la veuve, lui fit part de la proposition de Garbès.

— J’en veux pas de leur pitié aux Garbès. Ils se prennent pour qui maintenant qu’il a une grosse défonceuse et des chevaux comme des montagnes. Ils font la grimace qu’Eugène aussi se soit débrouillé. Leur argent vaut pas mieux que le nôtre.

Puis elle se rendit compte qu’elle en disait trop, colla sa main à sa bouche ombrée d’une fine moustache, faillit pleurer.

— J’ai rien dit, rien dit mais je n’irai pas avec les Garbès.

— Je comprends, murmura Zélie avec un brin de perfidie, surtout que les gendarmes voudront vous interroger, tout comme moi d’ailleurs.

— Les gendarmes m’interroger ? Mais je ne sais rien moi, ces vaches elles sont là en pâture pour l’hiver et on est venu nous les massacrer. On est jaloux de nous quoi ! Peut-être croient-ils qu’elles sont vraiment à nous.

— Et c’est faux ? fit Zélie sur le même ton.

Cécile se tut. Elle n’avait pas encore pensé aux gendarmes tant les gens du village l’effrayaient, représentaient le danger.

— Rentrez chez vous, madame Bourgeau, vous reposer. Les gendarmes vont rester pas mal de temps ici et vous aurez tout le temps de remettre vos pensées en ordre.

— J’ai rien à mettre en ordre, je sais rien, rien du tout. Je suis arrivée et j’ai vu une puis plusieurs vaches mortes, c’est tout. Et j’ai eu peur des loups ou des chiens qui rôdaient et je ne suis pas allée jusqu’à la borde. Pardi que je ne me serais pas risquée là-bas pour me faire dévorer.

— Des loups, des chiens en plein jour ? s’étonna Zélie. Vous les avez vraiment vus en plein jour.

Immobile, ayant pour lui tout le temps à venir, Clément Garbès attendait qu’elle réussisse à convaincre Cécile de rentrer au village, mais la petite femme refusait tout, ne savait en fait ce qu’elle désirait sinon un retour à la vie de l’avant-veille, quand elle venait rejoindre quatre hommes bien vivants avec ses provisions.

— Je les entendais sans les voir, murmura madame Bourgeau.

Roumi hennit fortement et Zélie vit les quatre bicornes s’élever dans le chemin en déblai.

— Voilà le brigadier Wasquehale et ses hommes, annonça-t-elle à la veuve.

Celle-ci, sans un regard pour les gendarmes, se précipita vers Garbès :

— Je veux bien revenir au village, cria-t-elle, tout de suite.

Sans hésiter Garbès lui prit le bras et l’entraîna vers la route. Zélie admira sa sérénité alors que les gendarmes risquaient de lui reprocher, plus tard, d’avoir soustrait la veuve à leurs questions.

19

Elle décida au bout de deux heures d’attente d’effectuer quelques travaux dans son fourgon, accrocha la pancarte priant les visiteurs de patienter et s’enferma. En réalité elle ne put s’intéresser à ce qu’elle envisageait et s’allongea sur son divan, n’y trouva ni le sommeil ni la tranquillité d’esprit, les quatre cadavres flottant comme des noyés dans ses rêveries nauséeuses. Elle ouvrit à nouveau sa porte, ôta la pancarte, saluée par Roumi qui passa naseaux et babines entre deux balustres. Elle lui donna un sucre et des biscuits.

La foule restait compacte au-delà des cadavres de vaches qui fumaient sous le soleil assez chaud pour un mois de décembre. La pluie de la veille, le sang, les humeurs s’élevaient en vapeurs répugnantes.

Un gendarme notait sur son carnet l’emplacement de chaque bête morte, un autre fouillant au-delà avait ramassé la première torche aperçue par Cécile Bourgeau mais en tenait une autre à la main. Six torches. Les assassins avaient trouvé six torches à faire brûler pour s’éclairer. Du temps de Jean, le couple en achetait à Lézignan chez un quincaillier qui les faisait venir pour eux. Son mari aimait prendre certaines photographies de groupe la nuit venue, surtout des tablées de mariages célébrés en été lorsqu’on pouvait manger au-dehors. Il était passé maître dans les instantanés et elle aurait aimé posséder son talent. Elle pensait que si les gendarmes situaient l’origine de ces torches, peut-être identifieraient-ils les assassins. Dans son esprit il s’agissait d’une bande criminelle et non d’un seul homme. Il avait fallu égorger cinquante vaches, abattre les chiens puis les quatre hommes. Un travail considérable dans son horreur.