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On essaya d’ouvrir puis on frappa et la voix de Marinette lui parvint :

— Cécile, c’est moi. J’ai fait de la soupe à midi, de la soupe aux châtaignons, je sais que tu l’aimes. Veux-tu que je t’en apporte une casserole ?

Si seulement celle-là avait été une leveuse de sort mais non, elle ne servait à rien la Marinette, à rien du tout sinon à ratisser les bois pour se chauffer, pour les champignons, les asperges, les escargots surtout. Même pas de mari, rien. La seule leveuse de sort habitait Bouisse et demanderait cher pour venir désensorceler la maison. Il y avait bien le curé mais celui-là, Cécile s’en méfiait depuis qu’elle n’allait plus à confesse. Il avait une façon de la regarder quand elle se terrait au fond de l’église pour l’office du dimanche qui finissait par la chasser avant la fin, de crainte qu’il ne lui parle à la sortie. Cet homme sévère se plantait au seuil et ne se gênait pas pour interpeller ses fidèles.

Marinette se fatigua de frapper, surtout, ricana Cécile, avec ses engelures qui saignaient d’un hiver sur l’autre. Elle perdit son sourire en retrouvant l’immobilité de son horloge. Se pouvait-il qu’en la remettant en marche le bruit régulier purifie la maison de toute présence suspecte ? Elle traduisit cet espoir en murmurant : c’est peut-être toi la leveuse de sort, ma toute belle.

Lentement avec des gestes doux, affectueux, elle écarta la porte et c’est sur la planche du fond très poussiéreuse, depuis des mois elle ne l’avait pas essuyée avec ce chambardement apporté par Émile et sa folie des vaches, qu’elle aperçut l’empreinte. Celle d’une main sans annulaire, d’une netteté parfaite. Voulue. On n’avait pas seulement posé ses doigts par hasard, on les avait fortement appuyés, si fortement même qu’en se détachant de la planche ils avaient emporté la poussière qu’ils écrasaient. Peut-être même qu’on les avait légèrement mouillés. En les léchant ?

— C’est pas les Bourgeau qu’ont fait ça.

Et puis elle se souvint qu’Émile avait coincé, entre la planche du fond et les réglettes qui la soutenaient, quatre louis. Un à chaque coin. « Pour les jours difficiles », avait-il dit. Elle avait failli oublier. Avec son couteau qu’elle n’avait plus lâché elle souleva la planche qui n’avait jamais été clouée, ne vit pas les quatre pièces. Pour les empêcher de tomber Émile les avait collées avec un peu de suif à barrique.

— C’est pas les morts qui viennent voler les pauvres gens, dit-elle ensuite. Celui-là avec son doigt en moins veut récupérer ce qu’on lui a pris. Et ce qu’on lui a pris à lui comme aux autres, c’est le prix de cinquante vaches. Celles-là il ne pouvait pas les emporter alors il les a massacrées. Pas tout seul, ça c’est certain, pas tout seul.

Malgré ses terreurs, elle agita les poids et lança le balancier. Celui-ci reprit son va-et-vient commencé au début du siècle si l’on en croyait la date du cadran émaillé.

Elle referma la porte vitrée du bas sans effacer l’empreinte. Elle finirait par se combler de poussière avec le temps…

Restait le haut, leur chambre, l’armoire dernièrement achetée à Mouthoumet, riche de bois neuf, de bonnes odeurs et aussi d’un joli collier en or que son mari avait confié à son frère Léon lors d’un de ses voyages vers la guerre. Celui-là il valait plus que ces quatre louis et devait, selon Émile, les aider une fois vieux.

Elle se hissa, marche après marche s’attendant à tout sauf à ce brigandage, ce saccage. Elle ouvrit la porte puis la referma comme si les pilleurs étaient toujours là, ne retenant que l’image de l’armoire ouverte, cassée avec le linge éparpillé, le tiroir fracassé à la volée contre le mur, les papiers tapissant les « rajoles », les carreaux rouges du sol.

Au bout d’un temps elle appuya sur la poignée, poussa le battant de la pointe de son couteau. En voyant la laine du matelas dégorger en gros intestins blanchâtres elle pensa aux vaches éventrées par les chiens. Ils avaient fendu en croix la toile à rayures, plongé leurs mains dans ce bouillonnement encore gras de suint.

21

Les derniers joueurs de cartes avaient quitté l’auberge vers 11 heures et Marceline avait fermé derrière eux. Un passant attardé aurait pu remarquer qu’elle n’accrochait pas ses volets de bois.

Les deux femmes s’installèrent dans la cuisine où la patronne de l’auberge alluma une bougie et non une lampe, par économie. Mais elle servit du café et proposa des liqueurs.

— Le brigadier a dit minuit mais je crains du retard, fit Marceline. C’est que moi je me lève à 5 heures chaque matin. J’ai besoin de mon sommeil et comme je le dis souvent c’est mon bien le plus précieux que de dormir six heures, avec une sieste d’une heure en milieu d’après-midi quand tout ce monde me fiche enfin la paix.

Elles restèrent un peu silencieuses puis Marceline parla du bijoutier Anselme Turquaz relâché par la gendarmerie.

— Ils n’ont rien trouvé dans ses registres. Pas si bêtes ceux qui ont détroussé les cadavres là-haut dans les batailles. Ils ont dû vendre les bijoux avant de revenir les poches pleines.

Tout de même au bout d’un moment elle s’agita, mal à l’aise, et en conclut que c’était d’attendre ainsi à la seule lueur d’une bougie.

— On croirait veiller un mort.

— En quelque sorte, fit Zélie encore sous le choc, appréciant de reculer l’heure de son coucher, de se retrouver seule dans son lit. Quatre morts.

— Bah, ceux-là je ne vais pas les pleurer, décréta Marceline, surtout les neveux. Le plus brave, le plus farceur c’était peut-être Léon mais il était le valet de son frère. Tout de même cinquante vaches… C’est pas croyable qu’on puisse égorger ces braves bêtes. Moi si un jour j’en finis avec l’auberge je me paye deux trois vaches, rien que pour le plaisir de les traire, de faire du beurre et du fromage. Ça doit rassurer d’avoir quelques-uns de ces animaux dans son étable, on peut affronter un hiver rude, le manque d’argent. Il y en a un ici avec de belles laitières qui ne sortent jamais de l’étable. Moi j’aurais un pré tout de même.

Puis sans transition elle se demanda si l’inconnue aurait soupé quelque part.

— Elle arrivait à Lézignan vers 7 heures. Avec une voiture légère il faut bien trois à quatre heures pour parvenir ici. Peut-être qu’ils ont prévu un croustet… Enfin quelque chose. Nous on dit croustet, mais pour une dame du Nord c’est quoi ?

— Un en-cas, précisa Zélie en souriant.

— C’est vrai que le juge de paix a failli s’évanouir ?

— Il lui a fallu traverser toutes les vaches mortes et pour finir examiner les Bourgeau morts, deux en bas et deux en haut de la borde.

— Monsieur Nicolas est un brave homme qui ne ferait pas de mal à une mouche. Lorsqu’il doit juger quelqu’un c’est toute une affaire pour lui. Demain nous aurons le Parquet, à tout hasard on m’a commandé un repas mais sans m’assurer que ces messieurs viendraient le prendre. J’ai des lapins sauvages que je mettrai en civet. S’ils ne dînent pas chez moi j’aurai des amateurs quand même.

Elle se leva pour plonger un doigt dans l’eau du chaudron suspendu au-dessus des braises.

— Elle aura de l’eau chaude si elle en veut. Et du souper. J’ai de quoi. On mange quoi dans le Nord ?

— Exactement elle vient des pays de Loire, pas du Nord. La Loire dit-on fait la séparation entre le Nord et le Midi.

— C’est quand même au diable vauvert.