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Elle versa de la carthagène maison dans les petits verres. Zélie décida de ne plus toucher au sien, puis pensa qu’au contraire, elle trouverait plus facilement le soleil. Mais entre deux silences dans la conversation ses pensées dérivaient vers la bergerie tragique. Elle avait réussi à prendre ses photographies grâce a un palan trouvé sur place et qui servait dans le temps à soulever les bottes de paille. Juchée sur une échelle retenue par deux gendarmes elle avait photographié les corps des neveux tels qu’ils étaient, chacun sur son grabat et puis ceux des deux frères à l’étage. M. Nicolas, le juge de paix, l’avait surprise ainsi perchée et s’était enthousiasmé pour la bonne idée du brigadier, même si ces preuves ne manqueraient pas d’être rejetées par le Parquet.

— Vous m’en ferez quelques-unes, je vous les paierai bien entendu, c’est pour mes souvenirs.

Comme quoi même un brave homme, selon l’opinion de Marceline, pouvait avoir quelque attirance pour des images insoutenables. En haut de l’échelle, sous le voile noir en train de voir les corps dans son objectif, même à l’envers elle n’en éprouva pas moins un grand bouleversement, se hâta d’en finir, songeant qu’elle devrait ensuite développer ses plaques, revoir ces scènes insupportables.

Lorsqu’elle en eut terminé le capitaine Savane insista pour la raccompagner à son fourgon :

— Je vais même vous escorter jusqu’à Mouthoumet. Drôle d’idée d’être venue là avec ce gros véhicule.

Elle n’accusa pas le brigadier, se doutant qu’il en tirerait un certain plaisir.

— Je peux rentrer seule.

— La nuit va venir. Je dois moi-même retourner là-bas.

— Votre enquête est terminée ?

— Émile Bourgeau mort ne m’intéresse plus. Bien sûr je me pose des questions sur ces cinquante vaches. Sont-elles siennes ou réellement en pâture louée. Les communications avec Andorre sont difficiles et je ne sais même pas si on peut y envoyer une dépêche pour en savoir plus. Si les propriétaires véritables sont là-bas, ils se manifesteront un jour ou l’autre.

À Mouthoumet il l’avait saluée et avait disparu tandis qu’elle rejoignait l’auberge.

— Que vont-ils faire des cadavres de vaches ? demanda Marceline.

— Des équarrisseurs ont été prévenus.

— On va retrouver la viande dans tous les cantons voisins sur les marchés. Je les connais les équarrisseurs. Pour avoir de la bonne viande je ne veux que le boucher d’ici. Un de ces bandits m’avait proposé du bœuf à un prix ridicule et même du veau. Du veau à un franc. Lorsque j’en veux, je dois le commander deux semaines à l’avance et je le paye cinq fois plus cher.

À ce moment-là, on frappa à la porte vitrée et Marceline se hâta d’aller ouvrir. Wasquehale s’effaça pour laisser passer une personne portant un grand voile de deuil posé directement sur ses cheveux, et s’immobilisa au milieu de la salle tandis qu’un gendarme déposait ses bagages.

— Venez madame, murmura Marceline. Il fait meilleur dans la cuisine. Voulez-vous boire quelque chose, avez-vous soupé ?

Wasquehale prenait congé des gendarmes de Lézignan qui refusaient son invitation à boire quelque chose et disaient qu’ils devaient rejoindre leur brigade cette nuit même.

Dans la cuisine, cette inconnue ôta son voile avec une certaine précipitation comme si elle l’arrachait.

— On me l’a imposé dès que je suis descendue du train. Un gendarme est même allé l’acheter et j’ai dû le payer. Je n’aime pas ça du tout de me déguiser en veuve éplorée. Et pour souper, j’ai juste eu un verre de limonade et des biscuits trop secs. Je voudrais bien quelque chose de plus consistant ainsi que du vin si vous voulez bien. On dit qu’ici il est excellent.

Sentant le regard de Marceline qui cherchait le sien Zélie l’évita. Si la patronne n’en revenait pas de tant de désinvolture, elle-même appréciait beaucoup cette indépendance d’esprit qu’annonçait la nouvelle venue.

— Je suis Sonia Derek, et vous je suppose que vous êtes la photographe de Lézignan, madame Terrasson. Les gendarmes ne m’ont pas donné votre prénom. Vous ont présentée comme une femme avenante.

— Zélie.

— Et madame l’aubergiste ?

Marceline grommela son prénom sans guère d’amabilité. Elle faisait réchauffer une fricassée de poulet sur un de ses potagers, mais disposait déjà sur la table de la charcuterie.

— Brigadier, si le cœur vous en dit, proposa-t-elle à Wasquehale.

— J’ai dîné… soupé, rectifia Wasquehale. Je suis rentré tard de la bergerie…

Il n’en dit pas plus de crainte d’effrayer la nouvelle venue, mais Zélie jugeait celle-là capable d’affronter n’importe quel récit et même n’importe quelle situation difficile. Elle estimait que si cette femme avait subi les derniers outrages, ses bourreaux avaient dû se mettre en nombre pour la maîtriser. Sans être du genre femme à poigne, Sonia Derek paraissait d’une santé éclatante. Fort jolie, charnue et un sourire enjôleur. Un soupçon de vulgarité lui donnait un charme canaille. Avant d’entrer dans la cuisine, le brigadier fit signe à Zélie de le rejoindre dans la salle mi-obscure. Il avait convoqué pour le lendemain après-midi les anciens mobiles de plusieurs villages.

— Pour vous épargner un pénible voyage entre ces villages difficiles d’accès et éloignés, comme Palairac, Davejean, Mas-sac. Et puis…

— Et puis vous voulez me garder à proximité si le juge d’instruction veut m’interroger ? fit-elle goguenarde. Mais il y a tout de même un départ de bonnes intentions là-dessous.

Il rougit un peu, puis sourit.

— Vous êtes fine mouche.

Wasquehale accepta un café et une liqueur. Déjà la visiteuse dévorait une belle tranche de jambon du pays, en goûtait sans réticence une autre plus mince, moins grasse à la chair marron, que Marceline lui présenta comme venant d’un cuissot de sanglier salé comme du cochon.

Wasquehale, ayant tiré sa montre, indiqua qu’il désirait rentrer chez lui et sans attendre aborda dans le détail les consignes qu’il souhaitait voir respectées par la nouvelle venue. Il essaya de lui expliquer qu’elle arrivait dans une région différente des pays de Loire, et que pour l’instant sa présence serait tenue secrète.

— On saura qu’une jeune femme loue une chambre ici mais on dira que c’est pour des raisons particulières. Cela intriguera, donnera des rumeurs naturellement mais nous ne voulons pas que les éventuels suspects se doutent de votre présence, tant que toutes les photographies des anciens mobiles ne seront pas rassemblées et examinées par vous. Je veux créer un effet de surprise, comprenez-vous ?

— Je vois surtout que me voilà transformée en carmélite cloîtrée dans sa cellule. Aurai-je le droit de parler à la servante qui m’apportera ma nourriture ? demanda-t-elle gaiement.

— Seule Marceline franchira le seuil de votre chambre, précisa encore Wasquehale. Je ne voudrais pas vous effrayer, mais si vos tourmenteurs habitent réellement cette région, je ne vous cacherai pas plus longtemps qu’ils deviendraient dangereux à la moindre fuite signalant votre arrivée. Ce ne sont pas des enfants de chœur, certains sont même assez frustes. On les utilisait dans ces corps-francs chargés de harceler l’ennemi et d’obtenir des renseignements, mais en réalité ces groupes indépendants en profitaient pour ravager le pays, rançonner les paysans, piller les demeures vides. Leur impunité venait de ce qu’ils étaient tout de même utiles aux yeux du commandement, mais pour ma part j’estime qu’ils furent plus nuisibles qu’efficaces.

— Vous voulez-dire, que je serais, à la moindre indiscrétion, en danger de mort ?

Zélie l’admira car cette Sonia Derek ne trahissait aucune crainte, gardait un sourire peut-être plus grave depuis la mise en garde de Wasquehale.