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— Dans le coin on a le coup de fusil facile, précisa le brigadier. Tous les hommes chassent et depuis la guerre certains ont troqué leurs pétoires contre des chassepots plus précis jamais restitués à l’armée.

Marceline s’agitait devant cette accusation et éclata :

— En avez-vous beaucoup de criminels à arrêter, brigadier ?

Wasquehale fut contraint d’admettre qu’ils étaient rares, avant la guerre. Que depuis certains s’étant brusquement enrichis n’accepteraient pas qu’on les soupçonne.

— Croyez-vous que les frères Bourgeau étaient des gens innocents ? On aurait pu les tuer avec les neveux pour les dépouiller, mais en tuant aussi leurs vaches on voulait démontrer à tout le pays qu’elles avaient été acquises de curieuse façon, avec un argent qui n’était pas tombé du ciel. Mais Marceline, vous offrez de ce délicieux jambon de sanglier à notre voyageuse. À vue d’œil c’est le cuissot d’un marcassin qui fut certainement abattu hors des périodes de chasse d'une balle, certainement de chassepot, dans la foret domaniale de l’Orme Mort ou dans celle de Termes. Ainsi l’animal ne fut pas déchiqueté par la chevrotine habituelle.

Marceline lui tourna le dos, fit semblant de ranger de la vaisselle. Wasquehale se rendait compte, confus, qu’il venait de dévoiler le quadruple meurtre à la nouvelle venue. Sonia Derek ne paraissait pas avoir entendu cette allusion aux Bourgeau. Elle s’était servi une généreuse portion de fricassée de poulet, avait déjà vidé un grand verre de vin. Elle surprit le regard de Zélie :

— C’est un plaisir de manger et de boire d’aussi bonnes choses. Je voyage depuis deux jours. C’est que pour arriver par ici, c’est pire que d’aller à l’étranger. J’ai encore de la famille en Autriche-Hongrie et je mettrais moins de temps pour aller la voir. Maintenant, monsieur le brigadier il faut que je vous demande une chose.

Wasquehale s’était levé pour partir et il inclina la tête montrant qu’il l’écoutait.

— Le capitaine Savane n’est pas venu m’accueillir. C’est tout de même lui qui m’a fait venir ? Où est-il donc ? Ce n’est pas très courtois de sa part.

22

Durant toute la matinée du lendemain Zélie vécut dans l’horreur, le dégoût et finalement la compassion. Elle développait les clichés pris la veille et redécouvrait les victimes. Ainsi photographiées de haut leur mort n’en paraissait que plus tragique, plus intolérable. Wasquehale et une partie de la population accourue sur les lieux du drame ne paraissaient pas regretter les Bourgeau, mais dans leur mort pathétique ils se paraient d’un halo d’innocence. Comme ils lui semblaient simples, désarmés, surpris dans leur sommeil, encore au creux des rêves, avec notamment pour l’un des neveux une expression de grand étonnement sur le visage fixé de profil. C’était un joli garçon avec des cils de fille, une joue encore ronde d’enfance, une bouche délicate de nourrisson. Il n’avait rien des brutes dont la sévérité de Wasquehale envers cette famille dressait un portrait peu ressemblant. Même Bourgeau, renversé en travers de la poitrine de son frère, une figure de brave homme. Ne l’ayant jamais vu, c’était en le photographiant qu’elle avait appris de la bouche du brigadier que c’était Eugène et l’autre dessous, le visage écrasé sur sa paillasse, Léon. Aucun ne portait de vêtements de nuit, ou n’était en partie dénudé. Le constatant, Zélie prenait conscience de la vie que menaient ces quatre hommes isolés dans cette bergerie, une vie provisoire en dehors de celle plus rituelle du village avec des repas à heures fixes, des temps de travail, des temps de rencontres et de sommeil. Ces quatre-là comme des robinsons se dégageaient des contraintes, retrouvaient une liberté grisante, une certaine sauvagerie, une vitalité primitive.

La vue de la table du bas avec ses reliefs, sa dame-jeanne bien entamée ainsi que la grosse miche, affichait un laisser-aller heureux. Une femme présente aurait tout soigneusement rangé, enveloppé, lavé. Eux passaient sans transition d’une bâfrée énorme avec beuverie conjointe, au sommeil lourd, se jetant tout habillés sur les grabats, oubliant les cinquante vaches dont les chiens assumeraient la garde. Ils dormaient sans remords et sans crainte lorsque les assassins avaient surgi.

Non sans étonnement Zélie se surprit à plaindre le sort de ces quatre victimes, allait les regarder sur les épreuves en train de sécher accrochées à un fil, s’attendrissait devant l’un des neveux, d’après ce que lui avait dit le brigadier c’était Alcide qui portait encore ses bottes, des bottes de chasse bien fatiguées, éculées, encollées d’herbe. L’autre, Sébastien, avait quitté ses galoches mais gardé ses chaussettes.

Eugène Bourgeau portait également des bottes plus récentes, peut-être celles d’un officier mort dépouillé. Wasquehale ainsi que le capitaine Jonas Savane avaient dû les remarquer. Elles aussi étaient frottées d’herbe grasse comme si l’oncle et le neveu avaient pataugé dans un lieu particulier. Le plateau devant la bergerie offrait plutôt une herbe rase d’hiver.

Il y avait aussi des vues des vaches en demi-couronne devant la bergerie. Pour les photographier elle avait longtemps cherché le meilleur angle alors que la lumière menaçait de baisser. Sur l’une d’elles, on voyait même une partie de la foule, surtout des habitants d’Auriac que les gendarmes avaient contraints à l’immobilité totale, le temps de la pose.

Des voituriers, des marchands forains apercevant ces charrettes abandonnées sur la route et tous ces gens sur le plateau étaient venus aux nouvelles et enflèrent le nombre des badauds. Il y eut même un boucher pour s’approcher des premières vaches avant que les gendarmes ne le repoussent. Il secouait la tête d’un air à la fois navré et furieux qu’une aussi grande quantité de viande fût en train de pourrir. Lorsque le gendarme lui ordonna de s’éloigner, il cria que c’était une honte, qu’il y avait là de quoi nourrir toutes les Corbières durant une semaine. Il se moquait bien du Parquet qui devait voir ce spectacle. Il sembla que l’accusation de gâchis eut des échos indignés chez les curieux. La viande fraîche restait une rareté fort chère.

Le petit juge de Paix avait rédigé un rapport qui s’ajouterait à celui de Wasquehale. Le capitaine Savane et un autre gendarme fouillaient la bergerie, découvraient qu’au-dessus du premier étage il y avait un grenier accessible par une trappe longue à repérer.

Lorsqu’elle sortit sur son balcon, plusieurs voitures arrêtées sur la place lui firent comprendre que les magistrats de Lézignan venaient d’arriver. Peut-être même y en avait-il de Carcassonne, chef-lieu du département et de l’arrondissement dont dépendait le canton. Elle aperçut la charrette anglaise de Savane devant l’auberge et en même temps le vit qui en sortait et se dirigeait vers le fourgon-laboratoire. Elle se retira à l’intérieur mais laissa la porte ouverte. Dès qu’il entra il fit un bonjour de la tête, s’approcha vivement des épreuves en train de sécher.

— Beau travail, dit-il, vous êtes vraiment qualifiée.

— C’est le Parquet qui vient d’arriver ?

— Et ce n’est pas tout. C’est l’armée qui va se charger des vaches. L’intendance arrive avec des bouchers. Comme on ne peut accéder directement au plateau de la bergerie, les bêtes seront dépecées en quartiers, lesquels seront transportés à la route sur des brancards. On les renversera dans des tombereaux qu’on recouvrira de chaux-vive. Le préfet a ordonné que tous les tombereaux des villages voisins de la bergerie soient réquisitionnés. On doit creuser une grande fosse, je ne sais encore où.

— Ne peut-on enterrer ces malheureuses vaches sur place ?