— On les a ensuite transportés chacun dans sa chambre ? Pourquoi tant de fatigue ? C’était inutile. Pourquoi seraient-ils sortis sans prendre une arme ?
Elle avait la réponse quelque part en elle, mais ne parvenait pas à se la donner.
23
Parfois il aurait maudit Pamphile de sonner la cloche si longtemps avant le début de l’office. Elle le forçait à se lever tout frissonnant, à s’habiller dans sa chambre qui refroidissait car cette nuit-là il ne s’était pas réveillé pour rajouter une bûche à ses braises. Il essaya de se convaincre que sa barbe attendrait bien l’après déjeuner pour être rasée, enfila sa douillette, soupirant à la pensée qu’il devrait la laisser dans la sacristie et au froid humide de l’église.
Il gelait fort et un vent s’étant frotté aux neiges du Buga-rach soufflait. L’abbé Reynaud glissait sur ses bottines fourrées. Et à l’intérieur de l’église, il n’eut même pas la sensation d’une meilleure température. Il jeta un coup d’œil résigné aux quelques formes incertaines des dévotes habituelles dispersées un peu partout. Jamais elles ne se regroupaient aux premiers rangs, par souci de se cramponner à leur banc dûment payé et pour éviter une telle qu’une rancune ancestrale rendait infréquentable. Il eut vaguement l’impression qu’une de ces silhouettes tassées par l’âge et le surplus de vêtements se cachait près du bénitier d’entrée.
Paulet, déjà virevoltant dans ses dentelles, à se demander s’il ne couchait pas dans la sacristie, se précipita pour lui ôter sa douillette à laquelle instinctivement Reynaud se raccrocha une seconde avant de s’en laisser dépouiller. Il essaya de maîtriser ses frissons, ses dents tandis que le vieil enfant de chœur, qu’ailleurs on aurait appelé desservant, commentait la maigre assistance. Le semi-innocent psalmodiait les prénoms de chacune des grenouilles de bénitier présentes et c’était toujours la même litanie. Jusqu’à ce qu’un prénom nouveau jaillisse comme un œuf frais pondu de la bouche de Paulet en pleine jubilation. Comme l’abbé n’y prêtait pas attention le garçon insista :
— Cécile Ladonne qui a épousé un d’Auriac. Je peux même vous donner son nom, son prénom, son âge.
— Tu as pensé aux burettes ?
— Oui Monsieur le Curé. Cécile Ladonne, épouse Bourgeau.
— Je suppose que le vin est glacé. Crois-tu que le seigneur verrait un inconvénient à ce que l’hiver on prépare du vin chaud pour le divin sacrifice ?
Paulet en oublia sa Cécile Ladonne pour regarder Reynaud comme s’il avait prononcé un blasphème.
— Je plaisante mon bon Paulet, je plaisante.
Visiblement le vieil enfant de chœur ne comprenait pas qu’on s’amuse avec les principes du Bon Dieu. Reynaud se prépara et put enfin rejoindre l’autel. Décidément la sacristie lui apparaissait plus fréquentable avec sa tiédeur et il s’en excusa auprès du ciel. Juste comme il commençait sa messe, le nom de Cécile Bourgeau le frappa et il se retourna vivement alors que vingt et un yeux se braquaient sur son dos comme de coutume. Vingt et un car Zéphirine la doyenne avait perdu un œil à cause d’une étincelle de sa cheminée.
Cette Cécile qu’il avait mariée, il s’en souvenait maintenant, c’était dans sa première année de retour d’Algérie, était-ce ce tas compact qui se cachait au fond, alors que les Ladonne possédaient un banc ?
Paulet fut si perturbé par le geste de son curé qu’il se permit un tss tss réprobateur. Reynaud reprit le cours de sa messe. Mais lorsqu’il donna la communion aux mêmes bouches édentées, à l’haleine parfois rude de chaque matin, il darda son regard sur la forme prostrée dont il n’apercevait même pas le visage.
De retour dans la sacristie Paulet sanctionna ses attitudes dérangeantes d’un moindre empressement.
— Tu es sûr qu’il s’agit de Cécile Ladonne ? Épouse Bourgeau ?
Dans sa vie, Paulet usait son intelligence quelque peu murée depuis l’âge de six ans à collectionner les prénoms, les noms, les dates de naissance, de mariage de toute la population de Cubières et même d’une partie de celle de Soulatgé. Mettre en doute sa mémoire rabâcheuse c’était le blesser à cœur. Il hissa sa petite tête d’oiseau en haut d’un cou à la pomme d’Adam aiguë pour laisser tomber, ainsi grandi de quelques centimètres :
— Je ne me trompe jamais. Même le maire vient parfois me demander des dates pour un tel ou une telle.
Du coup Reynaud enfila seul sa douillette mais comme il allait sortir de la sacristie une silhouette lui barra le passage. Paulet crut nécessaire de balayer l’intruse, sachant que son curé avait grand besoin de chaleur et de bon café, mais Reynaud le retint et fit entrer Cécile Bourgeau dans la petite pièce bien encombrée. Il signifia à Paulet d’aller mais celui-ci comptait bien s’attarder, prêt à souffler de travers sur les cierges et à manipuler maladroitement l’éteignoir. Non sans mal venait de s’extirper de la partie la moins organisée de son cerveau cette abominable histoire venue d’Auriac. Il eut beau coller l’oreille à la porte de la sacristie il n’entendit pas Cécile demander à Reynaud s’il la reconnaissait.
— Bien sûr, bien sûr et dès que j’ai appris l’horrible malheur qui vous frappe j’ai prié pour vous et pour ces malheureuses victimes.
Tout à cette idée qui lui avait fait parcourir d’une traite, durant cette nuit glaciale à travers la forêt domaniale de l’Orme Mort plus de dix kilomètres, Cécile se laissa aller à dire :
— Si seulement c’était tout, mais y a le reste et j’ai pensé à vous, Monsieur le Curé, qui m’avez mariée. Que même vous étiez de la noce et avez repris deux fois de l’oie farcie.
Effaré, toujours frissonnant malgré sa douillette, le curé se demandait bien ce qui pouvait être pire que la mort de quatre hommes dont son propre mari. Les cinquante vaches peut-être ? Mais Cécile écartait tout ça d’un haussement d’épaules :
— Ils sont dans notre maison, Monsieur le Curé, et il faut les en chasser. L’abbé Curiel d’Auriac ne me plaît pas. Il n’y a que vous qui puissiez venir jeter de l’eau bénite dans toutes les pièces, y compris la cave, l’écurie, le grenier. Surtout le grenier car je me demande si ce n’est pas là-haut qu’ils me guettent. Vous comprenez, ma belle pendule que j’ai emportée comme partie de ma dot s’est arrêtée à 3 heures du matin le jour où Eugène, Léon, Alcide et Sébastien sont morts. Sûrement à la même heure. Et il y avait une trace dans le plancher de la pendule et puis une autre dans notre chambre, dans la chambre de darnier, je veux dire de derrière. Et j’ai pas osé monter au grenier où Eugène garait ses affaires. Surtout celles qu’il avait ramenées de là-haut.
— De la bergerie ? demanda Reynaud, que le mot là-haut amenait jusqu’à cette borde située à plus de huit cents mètres d’altitude.
— Non ! s’énerva Cécile qui tout aussitôt chuchota avec des regards inquisiteurs autour d’elle :
— La guerre.
Soudain réveillé, arraché à sa somnolence frileuse, l’abbé Reynaud s’alarma et prit un ton et un visage sévères, du moins il essaya en toute honnêteté.
— Attention Cécile, ou vous vous taisez ou je vous entends en confession. Je vous préviens que tout ce que vous pourrez dire en dehors de ce sacrement de pénitence s’adressera à l’homme que je suis, c’est-à-dire au citoyen qui ne peut devenir complice d’une quelconque affaire douteuse. Si vous vous confessez, ce que vous direz restera couvert par le secret de la confession. Personne n’en saura rien.