Elle pensait demander à Savane de lui prêter sa charrette, lui pouvant rentrer avec le Parquet, lorsqu’elle vit un char à banc qui descendait du col de Redoulade. Le conducteur en était un curé qui retenait d’une main son grand chapeau et essayait de l’autre de freiner sa mule qui s’emballait dans la pente. Lorsqu’elle reconnut l’abbé Reynaud de Cubières elle lui fit signe, mais voyant qu’il ne parvenait pas à maîtriser son animal elle courut le long du char lui criant de serrer la mécanique. Lorsque les sabots de bois bloquèrent les roues, la mule fut bien forcée de s’arrêter mais furieuse donna des ruades contre la planche protégeant le siège de conduite.
— Ah, celle-là m’en fait-elle voir depuis Cubières ! Bonjour madame Terrasson. Vous êtes encore sur les lieux de cette abomination ?
Elle découvrait tapie, assise à même le plancher, Cécile Bourgeau qui le doigt sur la bouche la suppliait de ne pas trahir sa présence. Et l’abbé bien ennuyé par cette volonté de se dissimuler soupira :
— Madame Bourgeau ne veut pas que les gendarmes la voient. Nous allons jusqu’à Auriac. Pouvons-nous vous emmener quelque part ?
— Ce serait Mouthoumet bien au-delà de votre route.
— Montez, supplia Cécile, montez. Vous trouverez bien quelqu’un à Auriac. Je veux que vous entriez avec nous dans ma maison, que vous voyiez ce qu’ils m’ont fait.
Le curé levait les yeux au ciel, devait savoir ce que cette pauvre femme terrorisée d'apparence, voulait dire. Zélie sans réfléchir s’installa à côté du prêtre et celui-ci essaya de faire repartir la mule, oubliant qu’il avait coincé la mécanique. Zélie tourna la manivelle mais la mule rechignait encore. Elle se pencha et lui tira vigoureusement la queue à deux mains. L’animal se décida enfin.
— Vous comprenez, gémissait Cécile, toujours cachée dans le coin de la voiture, je me suis enfuie de la maison. Il y avait des choses… des traces… Ils m’ont tout cassé. Éventré les matelas. Arrêté la pendule. C’est des démons. Parce qu’ils ont été assassinés, ils se permettent n’importe quoi, mais il y avait quelqu’un avec eux avec une main sans l’annulaire.
Dans ce fatras de paroles hachées, désordonnées, Zélie ne savait que repêcher, regardait le curé qui avait un sourire résigné. Il ne s’était pas rasé de la journée, avait dû courir Cubières pour se faire prêter cet attelage, l’un fournissant le char à banc, l’autre la mule en prévenant qu’elle n’était pas commode. Il s’en était rendu compte. Ils roulaient depuis des heures et dans Redoulade elle avait fait des siennes.
— Monsieur le Curé va bénir chaque pièce pour que je puisse enfin y préparer en paix mes affaires. Je ne resterai que quelques jours à Auriac, je rentre à Cubières.
— Mais l’enterrement ? se scandalisa Zélie, qui n’aurait peut-être jamais la consolation de suivre celui de Jean.
— Ils se débrouilleront, je laisse la maison comme je l’ai trouvée et bonsoir les Bourgeau et les vaches et tout le bazar. J’ai la maison de mes parents et je m’en contenterai comme il faut.
— Vous ne pourrez constamment fuir les gendarmes, et en ce moment il y a le Parquet, c’est-à-dire le juge et le procureur à la bergerie. Eux aussi voudront vous entendre, lui dit Zélie agacée.
25
L’abbé Reynaud prétendait rendre une visite de courtoisie à son confrère d’Auriac, s’excuser auprès de lui de son intervention dans sa paroisse, ne savait trop comment s’expliquer, mais Cécile Bourgeau ne l’entendait pas ainsi. Elle voulait qu’il asperge d’eau bénite toute sa maison avant de se rendre à la cure et rencontrer l’abbé Curiel.
— Vous croyez que je vais attendre devant ma porte avec tous les voisins qui me regarderont comme une bête curieuse ? Je ne rentrerai pas dans cette maison tant que vous ne l’aurez pas aspergée. Ensuite vous ferez ce que vous voudrez, madame Terrasson et moi visiterons toutes les pièces pendant votre absence.
Dans le vent qui glaçait les rues Reynaud frissonnait, malgré sa douillette et la flanelle triple qu’il portait sous sa soutane ainsi que ses caleçons longs en même tissu. Le caractère entier de l’abbé Curiel lui était connu et il redoutait de le voir arriver alors qu’il empiéterait sur ses prérogatives. Il lui faudrait bien lui avouer par la suite la petite cérémonie qu’il venait de faire, et la colère prévisible de cet homme intransigeant le glaçait bien plus que ce Cers qui soufflait.
Déjà lorsque la mule s’était arrêtée devant chez elle, Cécile avait sauté à terre, étonnant Zélie. La forme prostrée, humble, rencognée dans l’angle du char à banc faisait preuve d’une agilité peu commune. Debout devant sa porte la femme Bourgeau tenait l’aspersoir à la main, le présentait au curé dans son réceptacle contenant de l’eau lustrale. Reynaud avait eu beau lui dire qu’il bénirait l’eau une fois au village elle avait voulu qu’il emporte celle du bénitier de son église.
Zélie, descendue à son tour de la voiture, voyait autour d’elle frémir les rideaux des fenêtres sans distinguer la moindre silhouette. Lui vint l’impression que les maisons avaient des yeux propres qui renseignaient leurs occupants.
Rapidement Reynaud agita son aspersoir vers la porte, mais Cécile trouva que c’était insuffisant et il dut s’y reprendre avant qu’elle ne prenne la clé et ne la tourne dans la serrure. La porte grinça comme dans un mélodrame et dès lors le prêtre avança seul, madame Bourgeau se cachant derrière sa maigre personne. Découvrant dans la cuisine son saucisson dévoré en partie par les rats et son faitout brûlé elle poussa des gémissements.
— Ils ont mangé mon saucisson, fait brûler mon ragoût.
Puis elle ouvrit la petite porte vitrée de la pendule et Reynaud envoya quelques gouttes. Il vit la trace d’une main sans annulaire tout comme Zélie qui la trouva presque trop parfaite. Celui qui l’avait laissée s’était bien appliqué pour signer en quelque sorte son passage.
En une procession réduite ils grimpèrent à l’étage où Cécile mesurait le nombre de coups d’aspersoir, grognait lorsque Reynaud se lassait.
Le désordre de la chambre confondit le curé et Zélie et ils restèrent sur le seuil, tandis que Cécile se ruait vers son matelas une fois celui-ci bénit. Elle prit une poignée de laine, l’examina et cria, furieuse :
— Le matelassier m’a trompée, il y a de la filasse là-dedans, au lieu de pure laine.
L’empreinte de la main aux quatre doigts était visible sur le mur chaulé. Zélie l’examina et en conclut que l’auteur avait mouillé sa main pour qu’elle retienne de la poussière. Poussière trouvée sous le lit, estima-t-elle en se penchant pour regarder sous le sommier. Lorsqu’elle se releva Cécile la foudroyait de ses yeux durs :
— Vous voulez le balai ?
Puis à l’intention de Reynaud :
— On continue, la chambre de derrière et puis le grenier.
C’est alors que la porte de la rue s’ouvrit avec son grincement habituel.
— Madame Bourgeau ?
Zélie reconnut la voix du capitaine Jonas Savane. Comment avait-il pu les retrouver aussi vite ?
— C’est qui ? murmura Cécile, les yeux grands ouverts d’anxiété.
— Ce n’est pas le brigadier, la rassura Zélie, se demandant si cet homme n’était pas plus inquiétant que Wasquehale.