Выбрать главу

Elle commençait de descendre lorsqu’il se trouva devant elle en train de monter les marches :

— Je vous ai vue grimper dans ce char à banc avec le curé Reynaud et j’ai perdu du temps à retrouver cette maison. Heureusement, tout le monde avait vu passer l’attelage et certains depuis leurs étages avaient surpris Cécile Bourgeau dans le fond. Que faites-vous ici ?

Elle le lui expliqua et il haussa les épaules avec un petit rire sceptique sur les bienfaits d’une telle cérémonie.

— Les démons à exorciser chez ces gens-là sont la cupidité et la cruauté, pas autre chose. Si Bourgeau est coupable sa femme l’est aussi.

Il parlait assez fort pour que Reynaud et surtout Cécile entendent et soudain, furieux, le curé sortit de la chambre et apostropha le capitaine :

— Je n’attendais pas de vous une telle accusation sans fondement. Je vous avais reçu au presbytère comme un homme pondéré sans idées préconçues, et je retrouve un accusateur du genre de Fouquier-Tinville.

— N’exagérons rien, fit Savane d’un ton léger, simple tactique policière. Qui cherche le vrai peut prêcher le faux. N’oubliez pas que j’enquête sur d’horribles forfaits opérés par des canailles inhumaines. Cette femme en sait plus que vous ne le pensez. J’ai pu apprécier votre grandeur d’âme, mais votre bonté ne peut rien contre des crimes aussi odieux.

Comme elle était venue la colère de Reynaud s’en allait, le laissant épuisé, contrit de ce moment passionnel. Le capitaine pénétrait dans la chambre, y trouvait Cécile Bourgeau debout auprès d’un lit au matelas crevé :

— Qui a fait ça ?

Pour toute réponse elle désigna l’empreinte sur le mur et Savane alla y jeter un œil, haussa les épaules :

— Ne me dites pas que vous ne comprenez pas ce que ça signifie ?

Éperdue Cécile fixa Zélie qui venait d’apparaître à la porte.

— Il serait temps de nous en dire davantage, madame Bourgeau. Vous risquez d’être arrêtée comme complice, jetée en prison, accusée à la place de votre mari. La justice est très sévère pour les pilleurs, les détrousseurs en temps de guerre et leurs complices. L’ombre de l’échafaud plane déjà sur votre tête :

— Ne vous laissez pas impressionner, lança Zélie d’une voix tremblante d’indignation. Je suis personnellement certaine que si votre mari était coupable vous n’en saviez rien. Et puis une femme n’est pas forcée de dénoncer son mari.

— C’est vrai, reconnut le capitaine, mais si elle profite d’un bien mal acquis par ce dernier elle peut être sévèrement condamnée.

— Où voyez-vous un profit chez cette pauvre femme ? Regardez ses vêtements, sa maison saccagée ? Elle n’allait à la bergerie du pech de l’Estelhe que pour apporter le pain et les provisions. Tout se passait là-bas avec ces cinquante vaches surveillées par les frères Bourgeau dont on ignore qui en est le propriétaire.

Elle finit par s’arrêter car le capitaine Savane souriait comme charmé par sa véhémence.

— Quelle chaleur, si les femmes pouvaient l’être quel avocat vous feriez, ma chère !

Le curé vint à la droite de Zélie :

— Voulez-vous que je poursuive mes aspersions, Cécile ?

— Oui, dit-elle dans un murmure, la chambre de damier et puis il faut asperger le grenier. Quand je suis partie dans la nuit j’ai cru entendre des bruits là-haut.

Seule Zélie resta à cet étage, examinant la chambre, préoccupée par un détail fugace, une constatation, peut-être une remarque, enfin un fait dérangeant qui refusait de s’aligner dans la continuité de ces graves moments. Etait-ce l’empreinte, le matelas éventré ? Les meubles fracassés ?

Même spectacle dans la chambre de damier autrement dit donnant sur le derrière de la maison. Zélie comprenait cette langue ancienne même si elle ne la parlait pas. À Lézignan déjà, petite ville moderne avec le chemin de fer, quelques industries, on s’éloignait peu à peu de ce parler qu’on trouvait peu distingué, paysan.

Le même saccage avait été reproduit dans cette pièce sans qu’on puisse en comprendre la raison, sinon la volonté de se venger dans ce qui était le plus cher pour des gens comme les Bourgeau, leur pauvre patrimoine de meubles.

Là-haut dans le grenier personne ne parlait alors que jusque-là le prêtre psalmodiait, Savane commentait d’une voix sarcastique ses allées et venues, Cécile gémissait. Ils se taisaient et Zélie s’inquiéta.

Ce fut le même silence qui succédait à un éclair d’orage, lorsqu’on rentre la tête dans les épaules dans la crainte du coup de tonnerre. La bouche sèche, les jambes faibles comme toujours, Zélie s’attendait à une catastrophe.

— Monsieur le Curé, approchez. Le temps des patenôtres est fini, maintenant regardez la réalité en face. La réalité dans sa nudité scandaleuse. Ceci est un étui en zinc de pierre à aiguiser les faux. Le faucheur le porte à la ceinture rempli d’eau. C’est un récipient de peu de valeur, mais qui pour l’heure prend celle d’une corne d’abondance car si je le renverse…

Il dut joindre le geste à la parole car Reynaud poussa une exclamation de surprise, renforcée de drame par celle plus horrifiée de Cécile.

— Des alliances en grand nombre, des douzaines, des bagues, certaines avec des pierres serties, des bracelets, des colliers, des broches avec des brillants. Celle-ci doit bien valoir trois à cinq mille francs. Combien de vaches pourrait-on acquérir avec, madame Bourgeau ? Vous devez le savoir vous qui en possédiez cinquante ?

Cécile ne gémissait même plus.

— Et ce médaillon avec une miniature délicate d’enfant en bas âge et même, quelle pitié, quelques cheveux d’un ange blond. Ces bandits ne reculent devant aucun sacrilège. Ceci est une parure, madame Bourgeau, complète avec les mêmes pierres, le même or vieilli. Vous savez comment on appelle ce genre d’étui pour une pierre à aiguiser les faux, madame Bourgeau ? En votre patois je ne sais mais en bon français c’est un couffin. Un mot proche de coffre-fort n’est-ce pas ? Et ce couffin-là recèle une véritable richesse. Celui qui a eu l’idée de l’utiliser comme cachette a bien préparé son affaire. Lorsque je l’ai aperçu avec sa pierre à aiguiser qui dépassait je n’y ai pas prêté attention sur-le-champ car je supposais que la pierre plongeait jusqu’au fond, sur environ quarante centimètres. Pour entretenir la faux une grande pierre est nécessaire étant donné la dimension de la lame. Seulement…

Il dut faire une démonstration que Zélie ne pouvait suivre mais qui fit pousser une exclamation au curé Reynaud. Cécile comme résignée ne manifestait plus rien.

— Et voilà, la pierre est cassée et ne mesure plus que cinq centimètres pour la laisser dépasser du couffin et laisser croire qu’elle l’occupe entièrement jusqu’au fond. Mais elle servait seulement de bouchon en reposant sur ce joli petit tas de joyaux.

Nouveau silence, légèrement moins profond et Zélie sut que Cécile Bourgeau haletait comme si elle suffoquait devant pareille découverte. Puis d’une voix essoufflée elle protesta sans vigueur :

— Je fauche pas, moi. C’est Eugène qui fauche.

— Première nouvelle, peut-être premier aveu, qui sait ? ricana Savane.

Mais que pouvait comprendre Cécile dans cette allusion à l’argot des malfaiteurs ?

— Et je monte jamais au grenier, parce que j’ai peur des rats, ajouta-t-elle d’une voix plus affirmée. Petite j’ai été mordue par un dans ma berce. J’ai jamais oublié.

— Évidemment, dit Savane, mais sans ricanement ni sarcasme. Vous savez qu’il y a là une véritable fortune, madame Bourgeau, de quoi acheter un millier de vaches peut-être ? On n’a pas retrouvé d’argent à la bergerie et pour cause. Votre fortune est ici.