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Zélie essaya de suivre dans l’esprit particulier de Cécile le cheminement de cette supposition. Déjà bouleversée par les bêtes abattues, elle ne pourrait jamais accepter l’idée qu’un millier aurait pu entrer en leur possession.

— La pâture de Pech de l’Estelhe aurait jamais pu les nourrir, répondit-elle un peu trop vite, sans comprendre que c’était une sorte d’aveu.

— On commence avec cinquante et plus tard, bien plus tard on achète plus grand ailleurs, dans le pays de Sault par exemple où les herbages sont meilleurs, pourquoi pas le Lauragais ou le Limousin ? Mais laissons cela. Monsieur le Curé vous êtes témoin que ce couffin était pendu à ce clou et que je l’ai décroché sous vos yeux, en ai vidé le contenu. Je remets tout en place pour laisser aux gendarmes le soin de poursuivre la perquisition. Pour ma part, je n’ai qu’une délégation de la Sécurité Militaire qui ne me permet pas de pratiquer ces fouilles. Je dois m’effacer devant Wasquehale et à plus forte raison devant le Parquet. Avant de vous suivre j’ai fait prévenir le brigadier et le procureur.

— Vous saviez que madame Bourgeau était dans mon char à banc ? s’effara le curé.

— Vous avez longé ces tombereaux qui chargent les quartiers de vaches et qui sont très hauts. Plusieurs charretiers l’ont aperçue cachée et l’ont reconnue…

Zélie s’assit sur la dernière marche, essayant de réfléchir à ce qui venait de se dérouler là-haut. Reynaud dut faire la même chose, car il demanda au capitaine Savane si d’après lui les inconnus qui avaient saccagé la maison et laissé ces empreintes de main mutilée cherchaient ce trésor.

— Certainement. Mais ils n’ont pas prêté attention à ce couffin suspendu à un clou avec sa pierre qui en dépassait. Ils ont fouillé le bas sans trop faire de dégâts, pensant que le butin se trouvait dans les chambres. Les paysans cachent toujours leurs biens les plus précieux là où ils dorment. La visite nocturne du grenier avec une chandelle n’a pas révélé ce que nous découvrons en plein jour.

— J’ai rien volé ! protesta Cécile.

— Mais pourquoi les empreintes ? Voyons, s’il s’agit d’une personne, amputée d’un doigt pour voler son alliance, venue par ici, c’est pour se venger, pas pour devenir voleur à son tour ?

— En fait il est possible que celui ou celle qui a été amputé d’un annulaire se venge en saccageant cette maison. Il ne cherchait pas de trésor, il assouvissait sa rage, punissait celui qui lui avait sectionné un doigt. Il faudra aussi chercher une cisaille dans tout ce fatras d’outils anciens et plus récents. Les pilleurs, les détrousseurs utilisaient des cisailles ou cet outil plus récent qu’on appelle sécateur. Dans des vignobles plus au nord il remplace la serpette pour les vendanges et même pour la taille.

À ce moment-là, Wasquehale appela madame Bourgeau depuis le bas.

— Monsieur le procureur, monsieur le juge sont avec moi et désirent vous entretenir. Où êtes-vous ? Nous vous cherchons depuis hier en vain.

26

Wasquehale, un gendarme, le juge, le procureur, les greffiers, l’envoyé de la préfecture s’entassèrent dans la cuisine qui empestait le brûlé, le rance, l’évier mal entretenu. Les voitures bouchaient les rues et les gens arrivaient en curieux. Aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur c’était un remue-ménage qui mit Cécile Bourgeau dans une colère folle. Elle ouvrit la fenêtre de sa chambre, repoussa les volets et invectiva la foule avant de descendre au rez-de-chaussée pour bousculer son monde, criant qu’elle ne voulait voir personne, qu’elle était chez elle et que ça suffisait maintenant. Le juge ordonna au brigadier et aux gendarmes de la garrotter et de la bâillonner, mais Wasquehale se contenta de lui tenir le bras tandis que son gendarme en faisait autant à gauche. Cécile ainsi maîtrisée perdit toute violence et accepta de se laisser tomber sur une chaise. Y demeura comme abattue par le sort.

Savane descendit et, furieux, le juge lui demanda ce qu’il faisait dans cette maison.

— Vous n’avez aucun droit de perquisition.

— Madame Bourgeau a confié à Monsieur le Curé le soin de bénir sa maison et je n’ai fait que suivre. Mais j’ai eu le bonheur de découvrir certaines choses fort intéressantes pour l’accusation.

Lorsqu’il parla du couffin rempli de bijoux le juge, suivi du procureur et des greffiers, se rua dans l’escalier. Zélie et le prêtre qui descendaient durent s’écarter pour éviter cette charge excitée.

Dans la cuisine, voyant Cécile très pâle la photographe lui remplit un verre d’eau qu’elle but avidement.

— Je savais pas pour ces bijoux, tout comme les vaches. Moi je prends mes biens, ma pendule, mes matelas et je rentre à Cubières et si Monsieur le Curé voulait bien on peut déjà charger un peu le char à banc tout à l’heure. Au moins la pendule.

— Rien ne peut être pris dans cette maison tant que l’enquête n’est pas terminée, lui dit Wasquehale, d’une voix calme qu’apprécia Zélie.

Le juge appela Wasquehale depuis le grenier et le brigadier demanda à Cécile de rester tranquille, sinon il serait forcé de l’attacher à sa chaise et de lui passer les poucettes.

— Vous n’êtes pas prévenue, lui dit-il, seulement témoin, aussi gardez votre sang-froid.

Il laissa son gendarme et rejoignit le Parquet qui piétinait sur le plancher du grenier.

— C’est pas solide tout là-haut, murmura Cécile, et ils vont passer au travers. Mais c’est plus ma maison avec la mort de Bourgeau, et je finirai bien par me retrouver dans la mienne à Cubières. Là-bas j’ai un peu de terrain, j’aurai des chèvres, c’est bien pour le lait et les fromages. Je ferai dans le cabri plus tard. Et un peu dans le cochon puisque j’ai la place. Je m’en sortirai.

Le curé finit par dire qu’il allait se rendre chez son confrère Curiel, qu’il repasserait plus tard.

— C’est qu’il faudrait voir si on n’a pas besoin de vous en qualité de témoin, dit le gendarme resté dans la cuisine.

— Je reviendrai au plus vite.

Il s’en alla très anxieux d’affronter le terrible curé du village. Zélie s’assit à côté de Cécile :

— Vous avez intérêt à ne rien cacher, madame Bourgeau, vous faciliterez l’enquête et on vous en tiendra compte. Votre mari, son frère, ses neveux sont morts, vous n’avez pas grand-chose à vous reprocher ? Soyez sincère.

— Il y a la femme de Léon, une pas commode qui habite Laroque de Fa. Elle supporte pas que son mari, ses fils s’occupent des vaches. Elle fait de la couture et gagne sa vie et elle s’en croit. Toujours chapeautée jamais la coiffe comme tout le monde.

Le procureur les rejoignit avec son greffier et demanda à Zélie ce qu’elle avait remarqué depuis qu’elle avait pénétré dans cette maison.

— Je n’ai pas dépassé les chambres du premier étage, dit-elle. Je ne suis pas montée au grenier. Je n’ai donc pas assisté à la découverte de cet étui rempli de bijoux au lieu d’une pierre à aiguiser les faux.

— Je vais interroger madame Bourgeau et je vous demanderai de sortir.

— Si elle part je dis rien, avertit Cécile.

Zélie sortit tout de même sur le pas de la porte mais une fois passé le seuil la vue de tous ces visages soupçonneux l’intimida. Elle ne savait que faire, ni où aller. C’est alors que le gendarme vint la chercher en lui disant que la femme Bourgeau refusait d’ouvrir la bouche en son absence et que le procureur était furieux. Il la priait de revenir.

Le magistrat lui indiqua une chaise dans un coin et la pria de ne pas intervenir. Mais sa présence suffit à rassurer Cécile Bourgeau qui accepta de raconter tout ce qu’elle avait fait, depuis la nuit où elle avait décidé de rejoindre la bergerie malgré l’heure.