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— J’ai voulu m’en aller parce qu’il était dans la ruelle des Rougnes, fit-elle d’une voix apeurée.

Il lui fallut préciser qu’il lui avait semblé que le cavalier-squelette se tenait là-bas en face et surveillait sa maison.

— Allons bon, s’exclama le procureur, c’est quoi encore cette histoire de cavalier-squelette ?

Le gendarme donna quelques explications mais comme Zélie voyait revenir l’abbé Reynaud elle annonça au procureur que le curé l’avait lui-même aperçu une nuit, traversant le village de Cubières.

Reynaud à son grand soulagement n’avait trouvé au presbytère que la sœur de Curiel. Elle lui tenait lieu de servante. Le terrible prêtre était parti pour Carcassonne voir l’évêque et ne rentrerait que le surlendemain. C’était le curé de Lanet qui était venu dire la messe du dimanche.

— Oui j’ai vu ce cavalier une nuit vers les 3 heures. Je sais qu’on le surnomme ainsi mais je n’ai vu qu’un homme portant un képi de mobile cabossé, le visage blanc mais loin d’être squelettique m’a-t-il semblé. Un visage farineux. Voilà.

Il raconta comment le cavalier mystérieux s’était intéressé à des maisons habitées par d’anciens mobiles. Le gendarme ajouta pour sa part qu’on l’avait aussi aperçu à Soulatgé et à Albières, ce qu’ignorait Zélie. Pour sa part elle ne jugea pas utile de rapporter que ce cavalier étrange l’avait dépassée dans le col de Redoulade, et que c’était la nuit suivante qu’à Soulatgé on avait dessiné une main sans annulaire sur la porte de l’ancien mobile Louis Rivière.

— Je suis partie pour la bergerie, disait Cécile, pour fuir cette chose…

Elle parla de son arrivée à proximité de la borde, la découverte de la première vache morte les quatre pattes en l’air, recoupant le récit de Zélie. Le greffier écrivait au fur et à mesure, changeait de plume assez souvent, interrompait ce récit pour les nettoyer, pestant que l’encre de l’administration était de mauvaise qualité. Ce qui agaçait le procureur.

Des combles ne parvenait plus le moindre bruit mais les gens du Parquet et le brigadier parlaient entre eux, commentaient le contenu du fameux couffin. Zélie se demandait si le juge et Wasquehale avaient fait d’autres découvertes.

— Depuis quand n’étiez-vous pas allée à la bergerie, madame Bourgeau ?

— Quatre jours, pendant qu’Eugène était allé chercher ses vaches en Andorre. J’avais porté du pain et des haricots avec de la cansalade et de la saucisse, du linge de rechange aussi, des cabezals pour la laiterie. C’est qu’il en faut des propres souvent.

— Le cabezal c’est un torchon, précisa le greffier à l’adresse du procureur originaire de Savoie. La cansalade c’est du lard maigre. Autrement dit de la chair, car, salée, salade, précisa-t-il, un peu pédant mais voulant certainement en remontrer à son patron.

— Merci, fit l’autre un peu pincé, continuez madame Bourgeau. Que savez-vous de ces vaches, à qui sont-elles ?

— Mais elles viennent en pâture. Depuis Andorre.

Le greffier se crut autorisé à préciser que c’était une tradition dans cette partie des Corbières proche des Pyrénées, et que l’arrivée de ces troupeaux venant hiverner était accueillie comme une fête, les gens criant en les apercevant :

Andorra arriba, Andorra arriba ce qui signifie Andorre arrive…

— Merci pour la traduction de ce folklore, s’agaça le procureur. Ça ne me dit pas si ces vaches sont encore andorranes ou françaises.

— J’en sais rien moi, fit Cécile, sur les nerfs.

— Votre mari devait quand même vous donner de l’argent voyons, beaucoup plus qu’avant de partir comme mobile ? On dit qu’avant vous étiez très pauvres.

— J’avais celui du vin de l’an passé car on n’a pas encore vendu le nouveau. Je fais aussi des journées dans les vignes des autres.

— Mais enfin le lait de ces vaches, il fallait bien le vendre ?

— C’est pas des laitières mais le peu qu’elles donnaient le laitier de Duilhac venait le chercher toutes les deux nuits à l’automne et au printemps, toutes les trois nuits l’hiver.

— Bien c’est intéressant ce passage du laitier. Quand est-il venu la dernière fois ?

— Je sais pas moi, peut-être le jeudi et il ne repassera qu’aujourd’hui mais il a pas dû venir, fit-elle en toute naïveté.

Le curé Reynaud sortit son bréviaire et se plongea dedans. Puis soudain il se pencha vers Zélie :

— J’ai laissé mon aspersoir quelque part, je vais le chercher, sûrement au grenier quand le capitaine a trouvé les bijoux.

Le procureur manifesta quelque humeur et le prêtre disparut sur la pointe des pieds. Cécile semblait désolée car elle ne faisait confiance qu’à Reynaud et à la photographe. Sans eux elle était perdue.

— Madame Terrasson, vous confirmez ce récit, du moins la partie qui débute avec votre rencontre ?

Zélie répondit que oui.

— Pourquoi avez-vous fui cette nuit ? Déjà hier le brigadier voulait vous interroger et a trouvé votre porte close.

— J’ai pas fui, je voulais que le curé de Cubières vienne asperger cette maison sinon je n’y serais plus jamais revenue.

— Il n’y a pas de curé dans ce village ? s’étonna le procureur.

— Je l’aime pas.

À ce moment-là le juge apparut couvert de poussière, frotta ses vêtements, l’air fâché que le procureur ait commencé son interrogatoire. Et lui aussi demanda à Zélie de sortir, mais son collègue lui chuchota à l’oreille que si la jeune photographe sortait le témoin ne dirait plus un mot.

— C’est ce que nous allons voir ; madame Terrasson, je vous prie de quitter cette cuisine.

Zélie attendit dans le couloir sombre, peu soucieuse d’affronter la village entier qui guettait à l’extérieur. Reynaud la rejoignit heureux d’avoir retrouvé son aspersoir :

— Il était au grenier. Wasquehale et le secrétaire de préfecture continuent la fouille.

Le greffier vint chercher Zélie et puisque le curé était là autant qu’il vienne, car cette tête de mule ne voulait rien savoir et refusait de répondre au juge comme au procureur. Évidemment le jeune magistrat lança un regard vindicatif à Zélie, comme s’il l’accusait d’avoir incité Cécile Bourgeau à ne répondre qu’en sa présence. Cécile demanda qu’on lui donne un peu de trois-six dans de l’eau car elle se sentait faible. Elle n’avait mangé en route qu’un croustet avec le curé et commençait d’avoir faim. Elle prit le reste de saucisson laissé par les rats, fit tailler par Zélie la partie déchiquetée par les petits dents des rongeurs et trouva du pain rassis dans sa maie. Le juge exacerbé se contenait plus difficilement que le procureur au sourire éloquent.

— Nous y sommes, oui ?

Cécile parla encore quelque temps de son départ pour Cubières à travers la forêt domaniale de l’Orme Mort, son attente dans l’église. Reynaud intervint alors pour dire qu’il pouvait continuer à sa place, mais le juge le pria de se taire. Il voulait les deux récits mais ne pouvait les obtenir contradictoires si cette femme refusait de parler en dehors du curé et de Zélie :

— Toute la procédure sera entachée, chuchota-t-il, à l’oreille de son confrère qui haussa les épaules.

Au même moment, Wasquehale revint du grenier avec une sacoche rectangulaire en cuir fauve que dans un grand cri Zélie reconnut. Elle voulut se lever mais retomba sur sa chaise presque évanouie.

27

Une nuit glacée nappait les Corbières d’un silence tel que ni Zélie ni le capitaine n’osaient le troubler. Le cheval rouge trottait en levant haut ses pattes, tournant fréquemment la tête comme si toute une meute sauvage le harcelait. Le juge se complaisait si fort dans des interrogatoires multiples qu’il avait irrité un peu tout le monde, y compris le procureur et le brigadier. Savane finalement prit la tête de cette rébellion sourde, en annonçant qu’il rentrait à Mouthoumet et qu’il raccompagnait madame Terrasson à son auberge. Le magistrat s’y résigna mais déclara qu’il restait un peu pour obtenir d’autres précisions de madame Bourgeau, endormie sur sa chaise après deux et presque trois nuits sans sommeil réel. Mais Gérard Fontaine s’en moquait dans l’impétuosité de ses trente ans. Le procureur, économe de ses quarante proches, l’abandonna pour retourner à Mouthoumet dont le maire recevait les deux magistrats, les greffiers se partageant une chambre chez l’habitant par économie sur les frais de route.