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Marceline lui jeta un regard soupçonneux, se doutant que ce type de confidence avait été faite sur l’oreiller ou sur un tas de foin dans le fenil de l’écurie.

— Je monte dans ma chambre, je ne souperai pas, dit Zélie. Juste un peu de bouillon si vous en avez.

Malgré sa hâte d’être seule elle alla caresser Roumi, se retint d’enfouir son visage dans sa crinière, lui promit qu’elle le brosserait le lendemain. Il ne paraissait pas trop énervé de séjourner dans l’écurie mais lorsqu’elle s’en alla il eut un doux hennissement qui lui fit monter les larmes aux yeux.

Elle rafraîchissait son visage, espérait avoir de l’eau chaude après le repas du soir pour prendre un tub lorsque la servante frappa. Elle n’avait pas de plateau avec son bol de soupe car, lui dit-elle, elle voulait savoir si elle descendrait manger avec le beau garçon venu de Rouffiac.

— Il vous attend si vous le voulez. Moi je crois qu’il a retenu une chambre juste pour vous voir, ajouta-t-elle avec un clin d’œil des plus insupportables pour Zélie.

À cause de ce signe de complicité graveleuse laissant supposer qu’existait entre elles un compagnonnage de débauche, elle commença à refuser avec hauteur cette invitation.

— Dites à ce monsieur qu’il m’importune…

Les yeux de la servante s’arrondirent d’incompréhension. Il y avait ce portrait de Julien Molinier soi-disant exécuté par Jean. Elle devait en savoir davantage maintenant que la sacoche avait été retrouvée dans le butin caché par Eugène Bourgeau. Était-ce payer trop cher une explication en acceptant un souper ?

— Je descendrai d’ici une demi-heure partager sa table, fit-elle sèchement.

Ce qui ne découragea pas la jeune fille :

— Vous avez bien raison tiens, c’est pas un métier que de rester veuve à se faire les yeux rouges et à porter de ces voiles noirs si épais. Moi je sais que je pourrais pas.

Zélie la poussa vers la porte, s’allongea en chemise et pantalon sur le lit pour y fermer les yeux. Puis elle se prépara, adopta une tenue sobre, presque sévère avec son petit chapeau d’où tombait un voile noir assez court pour indigner les commères du pays.

Elle le surprit avant qu il ne tourne la tête, beau, jeune, souriant, toujours aussi élégamment négligé avec cette veste de velours que personne d’autre n’aurait osé endosser, un pantalon de nankin et une cravate de soie mousseuse débordant de son col.

Comme toujours les derniers joueurs de cartes et les buveurs se turent, lui offrant une allée de silence perplexe à mesure qu’elle approchait de ce garçon à la famille bien connue pour ses nombreuses campagnes en vignes, en champs et possédant plusieurs troupeaux.

Il se leva avec un grand empressement, s’inclina sur sa main pour y poser ses lèvres, un frôlement à peine perceptible mais qu’elle trouva encore trop compromettant. Très raide, contrariée, elle s’assit en face de lui.

— Je suis passé au Pech de l’Estelhe. Quelle folie criminelle, dit-il, visiblement touché. On transportait les corps au fourgon en même temps que ces ignobles quartiers de viande aux tombereaux. J’étais scandalisé, mais ce petit juge impertinent a haussé les épaules quand je lui ai fait part de mon indignation. Comment avez-vous pu seule affronter une scène aussi épouvantable ?

Elle répondit qu’on disposait dans ces cas-là de ressources morales surprenantes et que la vue de cette misérable Cécile Bourgeau transie de froid, mouillée, éperdue lui avait donné tous les courages.

— Je suis heureux de dîner avec vous, dit-il à voix basse, c’est ce que je souhaitais le plus au monde depuis notre rencontre chez Maurice et Adélaïde.

— Je serai franche, monsieur Molinier, je ne suis là que pour vous entendre me parler de cette photographie que mon mari Jean aurait prise de votre personne. Ne vous faites donc aucune illusion sur mon acceptation.

La servante arriva :

— Vous le prendrez quand même votre bouillon, madame Zélie ?

Celle-ci ne comprit jamais ce qui faisait pouffer le garçon et puis sut que c’était le madame Zélie.

28

Furieuse de s’être laissé égayer par l’intervention de la servante et surtout son « madame Zélie » elle voulut reprendre son sérieux mais dans les yeux clairs de Julien Molinier dansait une subtile tendresse, ironique lui semblait-il. Comment pouvait-il se permettre de la regarder ainsi comme si leur familiarité, l’espace d’un fou rire, l’encourageait à espérer d’autres abandons. D’ores et déjà avec les derniers buveurs, les placiers et forains carrés sur leur chaise pour le souper, elle venait de perdre son statut de veuve et la considération attachée à celle qui a perdu un mari à la guerre. Une mort banale aurait pu faire accepter quelques frivolités, mais celle d’un héros enfermait les épouses dans un carcan d’austère comportement pour le reste de leur vie. Elle ne se souciait guère de ces rites abandonnés dans les Corbières par les Sarrasins peut-être, les Espagnols ou toutes les invasions connues et inconnues. Elle pleurait Jean parce que c’était son grand amour mais ne voulait pas sacrifier aux usages édictés par on ne savait plus qui.

— Juste du bouillon ? fit le garçon, lorsque la servante vexée eut disparu dans le boyau de la cuisine.

— Je ne suis pas là pour festoyer.

— Festoyer chez Marceline c’est exiger beaucoup. On en sort rassasié mais à part les jurons des manilleurs et les rires gras des buveurs d’absinthe, où voyez-vous festoyer ? Il y aura de la bécasse, certes, mais trop cuisinée, je sais. Peut-être trop faisandée aussi.

— Retournez à Paris sans tarder, fit-elle. Ici c’est le courant et non le luxe. Mais j’attends vos explications sur ce portrait.

Il soupira de désenchantement et commença son histoire. Sous-lieutenant il était chargé des contacts avec les francs-tireurs qui soi-disant harcelaient l’ennemi en coups de main rapides et meurtriers, apportaient des renseignements sur la position des Prussiens.

— J’ai aperçu Jean Terrasson occupé à photographier un cygne égaré au milieu des canards dans la mare puante d’une ferme abandonnée. L’oiseau blanc avait dû se poser là en attendant des jours meilleurs, mais devait se défendre contre les mulards furieux. Votre mari était passionné par ce spectacle. J’ai commencé à jouer l’officier blanc-bec soupçonneux jusqu’à ce que nous finissions par bavarder en vieux amis. Et il m’a proposé une photographie, sur mon cheval d’abord et puis un portrait pour ma mère.

— Il lui était difficile de développer les clichés.

Les produits nécessaires, la cuvette, l’égouttoir, le collodion n’avaient jamais été dans la sacoche de cuir fauve mais dans un sac plus banal avec les châssis. Où était-il désormais ?

— Il avait lié connaissance avec un vieux photographe de la petite ville voisine de la Ferté-Saint-Aubin, et dès qu’il avait quartier libre il allait passer des heures dans son laboratoire. C’est ainsi que j’ai eu mon portrait encadré que j’ai pu expédier à ma famille.

Jamais son mari ne lui avait raconté cet épisode dans ses lettres ni ses séjours chez un photographe du coin.

— Vous rencontriez les francs-tireurs ? fit-elle avec réticence redoutant la réponse.

— Oui et votre mari appartenait à un corps franc commandé par le sergent Ripois.

Une fois Jean avait mentionné ce nom.

— Ces corps francs, ces groupes de francs-tireurs, mur-mura-t-elle, sont aujourd’hui accusés d’avoir ravagé les pays où ils opéraient, se livrant plus à des pillages qu’à des coups de main. Vous savez que j’ai été requise par la gendarmerie et le capitaine Savane d’autre part pour photographier d’anciens mobiles du canton et de deux villages, dont votre Rouffiac. Parmi eux certains seraient suspectés d’avoir commis des crimes odieux. L’affaire Bourgeau vient confirmer ces accusations jusque-là mal établies.