— On ne parle que de ça, ajouta Pamphile, c’est quelqu’un du pays tout de même. Personne ne croit qu’elle aurait pu faire tuer Eugène Bourgeau à cause des vaches. La femme d’Alfred Gaillac la connaît bien et dit que jamais Cécile ne ferait une chose pareille. Malgré tout elle y tenait à son Bourgeau et quand il avait été envoyé à la guerre elle s’est occupée des vignes comme un homme. À propos il paraît que son mari n’est pas bien. Alfred est malade à cause de toutes ces histoires accusant les mobiles. Il n’a pas aimé qu’on le photographie.
— Je le croyais plus solide, cet homme si rusé, murmura Reynaud.
30
Le brigadier Wasquehale lui avait laissé un message lui demandant d’aller à Villerouge photographier deux anciens mobiles. Ils étaient prévenus et l’attendraient à côté du château. Elle sortit de l’écurie un Roumi impatient de tirer le fourgon-laboratoire et qui pétaradait des quatre fers, l’entraînant dans sa hâte alors qu’elle se suspendait de tout son poids à la bride pour le ralentir. On la regardait en riant mais ensuite son cheval se laissa calmement atteler. Dès qu’elle fut sur son siège il s’élança, gavé d’avoine depuis des jours et ayant de l’énergie à revendre. À la stupéfaction des quelques personnes présentes dans Laroque de Fa il continuait de trotter, plus d’une lieue après son départ et allait certainement conserver ce rythme jusqu’au bout. Le fourgon brinquebalait fort mais tout était solidement fixé à l’intérieur. Méthode Jean Terrasson qui avait eu pour son matériel et l’aménagement de la roulotte des attentions fignolées.
Un groupe attendait devant le château, appuyé contre une muraille au soleil et dès qu’elle ouvrit la porte du balcon un garçon petit et gros se dirigea vers le fourgon en traînant la jambe. Il paraissait hargneux mais se souvint que cette femme avait perdu son mari sur la Loire et se montra dès lors plus aimable. Il se nommait Maximilien Torquero.
— Ma jambe elle guérit pas, faut que je retourne à Carcassonne et ils sont bien capables de me la couper ces majors, de vrais bouchers. J’ai pu la sauver là-haut, ils ne l’auront pas ici.
Il posa ensuite sans mot dire.
— Paul Brageron était-il avec vous ?
— Celui-là vous risquez pas de le voir et la gendarmerie ne pourra pas l'aganter. Depuis qu’on sait dans le canton que vous nous photographiez il a dit que lui on ne lui volerait pas son portrait, et nul ne sait où il se trouve.
— Mais les gendarmes m’ont dit qu’il serait présent à vos côtés au château.
— Ils ont envoyé un pli, c’est tout. Maintenant ils doivent avoir la réponse du maire.
— Et vous ne savez pas où il se trouve ?
— Je m’en garde bien. C’est pas de mes amis et là-haut je préférais ne pas le rencontrer. Moi j’étais dans un corps-franc bien sûr, mais on respectait la discipline et on filait doux avec notre sergent. Les autres je veux pas savoir.
— Avez-vous rencontré mon mari ?
— Vu et reconnu puisqu’il vient ici depuis des années. Mais je ne lui ai pas parlé. Il était de repos.
— Le sous-lieutenant Molinier aussi ?
— Lui c’était notre officier de liaison. Un pays qui était toujours content de nous voir. Un peu cavaleur mais bon garçon. Il s’est fait mettre aux arrêts de rigueur mais j’en connais pas le motif.
— Connaissez-vous le capitaine Savane ?
— Hé dites, j’étais pas avec les gradés moi, simple mobile toujours à ramper dans la boue vers les lignes ennemies, à tirer sur les Prussiens isolés, surtout ceux qui s’écartaient pour poser culotte. Ceux-là on les ajustait facilement et pan, fini, dans les feuillées.
Elle frissonna, imaginant la victime déculottée basculant dans ce cloaque creusé dans la terre. Une mort ignoble.
— Après on filait loin pour recommencer. Le sergent, lui, avait la lorgnette pour surveiller ces salopards et il dictait à Jérôme le maître d’école ce qu’il voyait. Faut dire que notre sergent savait pas trop bien écrire.
Il sortit sur le balcon puis revint vers elle :
— Savane c’est pas celui qui nous cherche des poux, alors qu’on n’en a pas eu de toute la guerre ? Je le connais pas moi ce capiston de malheur. Je lui ai rien fait.
— Et Bourgeau vous connaissiez ?
Torquero enfonça sa casquette sur son crâne et descendit du balcon sans répondre. Il alla se fondre dans le groupe qui prenait le soleil matinal. Le maire de Villerouge arriva pour lui annoncer que Paul Brageron restait introuvable.
— Il a abandonné sa femme, ses enfants dès qu’il a su que vous étiez chargée de photographier les anciens mobiles. C’est un cabochard, un peu braconnier, un peu bouscassier. Les escargots, les asperges, les champignons, les poireaux sauvages et parfois quelques légumes dans les jardins ça le gêne pas, comme surveiller les poules qui vont pondre ailleurs que dans le nichoir. Des lacets en veux-tu en voilà pour les lapins, des pièges, mais jamais rien chez lui quand les gendarmes viennent fouiller. Ça va me faire tort s’il ne se présente pas. On me reprochera de ne pas l’avoir surveillé.
Au retour Roumi se calma dans la montée de Bedos et elle vit venir Julien Molinier sur son alezan, en fut contrariée. Elle le salua lorsqu’ils se croisèrent et il fit demi-tour pour la rejoindre :
— Vous êtes en colère contre moi ?
— Je n’ai pas besoin d’un chaperon.
Le garçon en resta coi.
— Vous auriez pu me reprocher mon assiduité, mais non, vous affichez votre désir d’indépendance là où une autre aurait joué l’offensée. J’apprécie de plus en plus votre tournure d’esprit. Vous savez que le juge Fontaine et le procureur sont repartis à Auriac ?
— Vous-même devriez rejoindre votre chère maman à Rouffiac.
— C’est elle qui va me rejoindre. Elle vient passer quelques jours chez une parente de la Coumo Réglèbe.
— Belle campagne, les Montrieux, nous avons photographié le mariage de leur fille, avons même été invités au repas. Jean mon mari n’a pas arrêté de les photographier, surtout en instantané et au magnésium la nuit venue. Il a réalisé des images superbes.
Sentant qu’elle cédait à une nostalgie douloureuse qui ne regardait personne, et surtout pas ce charmeur un peu trop superficiel elle choisit l’ironie :
— Je comprends que votre mère s’efforce de ne pas vous quitter des yeux. Dès que vous disparaissez elle redoute sûrement le pire. Sait-elle que vous fûtes condamné aux arrêts de rigueur durant la guerre ?
Il dut avoir un réflexe trop vif car son alezan s’emballa, se dressa sur ses pattes arrière et, lorsqu’il retomba en avant, essaya de mordre Roumi. Ce dernier, sans souci pour le fourgon et Zélie s’arrêta net et enfonça ses dents dans l’oreille du pur-sang. La jeune femme dut sauter à terre pour le maîtriser. Molinier en fit autant et ils se retrouvèrent l’un contre l’autre coincés entre les masses enfiévrées des deux chevaux. Il voulut de sa main droite repousser l’irascible Roumi qui opposait une résistance entêtée et ce faisant parut vouloir enlacer Zélie. Déjà troublée par ce rapprochement inattendu elle se dégagea en passant sous le ventre de Roumi pour fuir cette promiscuité. Plus tard elle s’interrogea avec gêne sur tant de précipitation. Avait-elle pensé un seul instant qu’elle aurait pu faiblir ?