Pour finir le sous-lieutenant réussit à écarter son alezan et le conduisit plus loin pour l’attacher à un arbre. Il revint vers Zélie qui remettait de l’ordre dans ses vêtements tout en faisant des reproches à Roumi. Elle évita de regarder franchement le garçon.
— Vous n’auriez jamais dû vous glisser sous son ventre, lui cria-t-il, visiblement effrayé par son mouvement, il ne faut jamais faire ça. Même avec l’animal le plus doux.
— Vous comptez peut-être m’empêcher d’agir à ma guise, fit-elle, avec le sentiment de se comporter comme une jeune fille naïvement provocante. Profitez-vous ainsi de toutes les occasions pour essayer de prendre les filles et les dames dans vos bras ?
— Mais pas du tout. Vous vous croyez si irrésistible qu’un homme bien élevé ne puisse garder son sang-froid ? Je voulais forcer votre entêté de gros balourd de cheval à vous libérer.
— Et pourquoi ne pas écarter votre imbécile d’alezan ?
— Parce que j’avais le dos contre et ne pouvais me retourner. Tabac n’est pas un imbécile. C’est un cheval qui a fait la guerre avec bravoure et m’a sauvé la vie plus d’une fois.
— Il est trop nerveux pour faire une bonne monture d’officier si un rien le fait se cabrer.
Elle saisit la bride de Roumi et la tint jusqu’au-delà de l’alezan. Au passage, les deux animaux se lancèrent un défi sous forme de hennissements conjugués. Celui de Julien Molinier paraissait ricaner comme un élève cancre alors que Roumi donnait les grandes orgues en un tonnerre assourdissant.
Elle remonta sur son siège et ne se soucia plus de Julien Molinier qu’elle sentait à quelque distance derrière elle. Finalement elle en éprouvait plus d’attendrissement que d’ennui. Cette présence devenue discrète lui rappelait quelques enchantements de jeune fille, lorsque timide comme une ombre, un adolescent la suivait jusque chez ses parents. Elle savait très bien que le sous-lieutenant n’avait pas tenté de l’étreindre mais il n’était pas désagréable de jouer en coquette offensée celle qui l’en avait cru capable.
— Je voulais assister Torquero car je sais qu’il est remonté contre le monde entier avec sa jambe blessée qui suppure toujours. Je craignais qu’il n’accepte pas d’être photographié et qu’il ne vous insulte. Je le connais, c’est un brave type mais coléreux. Je suis arrivé trop tard. Avez-vous pu aussi prendre Brageron ?
Il criait à cinquante pas en arrière et elle fit de même pour lui répondre que cet ex-mobile avait disparu depuis qu’elle avait commencé ses photographies.
— Celui-là a certainement quelque chose à se reprocher. Oh, pas de crimes, je ne pense pas mais quelques braconnages, quelques rapines, précisa-t-il.
Roumi dressa ses oreilles et claironna un hennissement menaçant comme s’il allait charger. On avait même l’impression qu’il meuglait comme un taureau :
— Ne vous rapprochez pas ou mon cheval va faire des siennes. Si vous voulez passez devant je le tiens mais faites vite.
— Mais j’aime bien vous tenir compagnie. Même si je ne vous vois pas et s’il en est de même pour vous, lança-t-il gaiement. Je crois que j’irais fort loin ainsi.
— Arrêtez ce marivaudage dont je n’ai plus l’âge. Je ne veux pas arriver à Mouthoumet ainsi pour faire cancaner les gens.
— Ils penseront que je vous escorte, étant donné qu’un ou plusieurs assassins rôdent dans le pays et estimeront que je fais bien. Sinon je vais trotter en avant et j’en serai désolé.
— Vous m’ennuyez avec vos fadaises, hurla-t-elle en sautant pour saisir Roumi par la bride.
Elle appuya sa tête contre son chanfrein pour le câliner et lui faire oublier son ennemi mortel, du moins il semblait le considérer comme tel, qui passait la tête haute et la babine dédaigneuse.
Lorsque le cavalier et son alezan se fondirent dans la brume légère que le soleil faisait monter de la végétation, elle se rendit compte que ce cheval pouvait apparaître plus sombre, voire noir dans l’obscurité. Ce qui la laissa songeuse, lui fit trouver stupide leur badinage.
Bien entendu Wasquehale assistait le Parquet à Auriac et le gendarme de faction nota que le sieur Brageron n’avait pas tenu compte de la convocation reçue par le maire.
— Le brigadier vous envoie ses salutations et vous demande si vous pouvez photographier la personne que vous savez.
Il regardait autour de lui avec circonspection de crainte que l’on surprenne ses paroles. Elle pensa qu’il ne connaissait ni le nom ni le prénom de la témoin par mesure de prudence, ignorait que la photographie était faite depuis la nuit dernière.
— Je devrais transporter mon appareil portatif à l’étage de l’auberge et je crains d’être surprise pas plusieurs personnes. D’autre part la faire venir jusqu’au fourgon sera tout aussi délicat. Je peux la photographier de nuit avec le magnésium mais les images ne sont pas toujours aussi parfaites, dit-elle simplement, pour ménager l’avenir en l’absence du brigadier.
Lorsqu’elle rangea son fourgon à la place habituelle elle crut sentir comme une désapprobation chez les personnes qui passaient ou les hommes qui discutaient à côté avant de pénétrer chez Marceline pour le coup de midi. Elle détacha Roumi, le conduisit dans l’écurie où l’alezan manquait. Elle s’arrangea cependant pour que son cheval ne se précipite pas sur lui si jamais ce dernier était conduit dans l’autre stalle.
Sonia Derek parut enchantée de la voir, demanda si les photographies étaient prêtes, lui reprocha ensuite de l’abandonner.
— Je n’ai pas encore eu le temps de les développer. Le capitaine Savane a l’air de me remplacer avantageusement auprès de vous.
— Oh, lui… Enfin ! J’ai reçu les photographies des mobiles et j’ai pu les examiner mais au jour. De nuit j’aurais eu trop peur. Mais dès qu’il a fait soleil je les ai soigneusement regardées.
— Et vous avez reconnu quelqu’un, voire plusieurs personnes ?
— Ça c’est réservé au brigadier ou au capitaine. Je suis désolée mais j’ai juré.
Zélie s’assit dans le petit fauteuil inconfortable, regarda le titre du livre posé sur le chevet.
— Le Don Juan de Molière ? s’étonna-t-elle. C’est le capitaine qui vous l’a prêté ?
— Oui, pourquoi ? fit la jeune femme inquiète.
— Mais parce qu’il était comédien de profession et ne s’était engagé que pour la guerre. Jadis il a aussi combattu en Algérie mais c’est le théâtre qui lui conviendrait le mieux. Je crois qu’il envisage d’en acheter un…
— Il le louera plutôt.
— Vous êtes au courant ?
Sonia Derek secoua la tête en souriant :
— Non mais je m’intéresse à tout ce qui se passe à Paris. La littérature, le théâtre, les arts. Ça vaut très cher une salle et en général on la loue pour un temps.
Zélie ouvrait le Don Juan au hasard.
— Vous aimeriez jouer ?
— Moi, certainement pas, fit la jeune femme avec un geste paradoxalement théâtral démentant sa dénégation, en portant la main à son cœur, je ne crois pas que je pourrais…
— Quel rôle ? insista Zélie, certaine que cette personne en rêvait réellement et le cachait, Elvire, Charlotte, Mathurine ?
Ces deux dernières lui paraissaient trop naïves et la première trop éplorée pour que cette fille solide, certainement d’origine paysanne mais ayant su retirer de la vie urbaine une personnalité de façade, puisse être crédible.
— Vous a-t-il parlé de la pièce qu’il monterait dès qu’il en aura terminé avec cette mission ?