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— Pas du tout, fit Zélie.

— Je crois qu’il a la pièce d’un grand auteur et qu’il se réserve le premier rôle.

— A-t-il joué Don Juan ?

— Peut-être, je ne sais.

Zélie lui dit alors que Wasquehale souhaitait avoir une photographie d’elle et Sonia Derek parut soudain affolée :

— Mais ce n’est pas ce qui était prévu, ce que l’on m’a dit. On m’a parlé des ex-mobiles dont je devrais regarder les portraits mais à aucun moment il n’a été question que le mien soit distribué à d’autres que le capitaine. Savane ne la confiera à personne. Je ne veux pas. C’est hors de question. Ça n’a aucune valeur aux yeux de la justice et ça peut me porter préjudice.

Se demandant en quoi, Zélie ne disait rien, trouvait qu’elle se faisait beaucoup de comédie.

— Wasquehale veut observer la réaction de certains face à votre portrait.

— Ne suffit-il pas que moi j’aie de fidèles et douloureux souvenirs de ces crapules ? Que croit le brigadier, que je vais désigner au hasard ceux qui m’ont fait tant de mal, que je me vengerai sur n’importe quel ex-mobile ? Tenez, que je vous dise que déjà j’en ai reconnu, oh il n’y a pas de doute.

Elle ouvrit le tiroir du chevet et en sortit deux épreuves. Zélie frémit, reconnaissant les Bourgeau morts.

— Celui-là c’est sûr.

Il s’agissait d’Eugène.

— Et aussi celui-ci.

Léon Bourgeau !

— Il n’était pas sur ma liste, s’écria Zélie. Il n’a pas été mobilisé. Je ne sais pourquoi mais il est resté au pays.

— Moi je vous dis qu’il était là-haut avec son frère mais ce n’est pas tout.

Elle en prit une troisième et Zélie eut à peine jeté un regard qu’elle la remit dans le tiroir.

— Non je ne suis pas tout à fait sûre, il faut que je l’observe un peu mieux et s’il le faut que ce type-là soit amené dans une pièce de la gendarmerie et que je puisse le regarder en vrai, en train de bouger, de parler sans que je sois vue. Je n’aurais pas dû vous montrer ces visages, vous n’avez pas eu le temps de voir le troisième, hein ?

— Vous l’avez caché aussitôt, mentit Zélie. Mais je vous le répète, Léon n’était pas mobilisé. Il a passé la guerre ici, dans la bergerie je suppose.

— Moi je sais qu il était la-haut. Si vous croyez que j'ai oublié ce qu’ils m’ont fait, comme si j’étais une fille à soldats, et qu’ils ont pillé ma maison ?

— Je ne veux pas vous contrarier mais peut-être que Léon a rejoint son frère là-haut justement pour de sales coups.

— Ça c’est possible. Ne dites à personne ni à Wasquehale, ni au capitaine que je vous ai montré ces photographies. Sinon ils seraient furieux et Wasquehale m’a dit que si je le faisais mon témoignage serait par la suite remis en question.

— Ne vous inquiétez pas. J’ai encore photographié un autre démobilisé aujourd’hui. Il devait y en avoir un second mais il a disparu. Ça ne veut pas dire qu’il soit coupable car il paraît que c’est un sauvage qui déteste qu’on s’intéresse à lui.

Elle retourna dans sa chambre, s’assit sur son lit, se demandant si elle avait bien reconnu le visage de ce troisième homme accusé par Sonia. Puis elle se souvint que l’épreuve avait une tache étoilée dans le haut. C’était donc bien la photographie de Louis Rivière de Soulatgé, le même qui avait raboté sa porte pour effacer le dessin d’une main sans annulaire tracée au charbon de bois. Peut-être par le Cavalier-squelette.

31

En dépit de l’approche de la nuit, Louis Rivière continuait d’empiler les boufanelles de sarments de vigne sur la charrette sans paraître vouloir s’arrêter. Timidement sa femme Éloïse avait essayé de lui dire que la petite allait sortir de l’école et qu’elle trouverait porte close. Bien sûr elle irait chez sa mamée, à deux pas de chez eux mais la fillette aimait bien que sa maman soit à la maison quand elle arrivait. Son mari n’avait pas répondu et le tas de fagots montait, débordait les ridelles, risquait de basculer au premier cahot.

Depuis qu’on avait dessiné sur leur porte cette main amputée de l’annulaire, Rivière se montrait d’un silence rébarbatif, se cachait derrière une agressivité farouche envers le monde entier. Nul ne pouvait plus l’aborder, lui dire quelques mots, même ses amis, sa parenté, le maire enfin. Ce dernier était venu lui dire de ne pas prendre les choses tellement à cœur, que personne ne le soupçonnait d’avoir coupé des annulaires à la cisaille ou au sécateur pour dégager les alliances de mariage des mains des morts.

— Écoute-moi, Louis, les gendarmes de Mouthoumet sont au courant. On leur a dit qu’un inconnu avait dessiné sur ta porte et tu vois bien qu’ils n’y ont pas prêté attention, qu’ils ne sont pas venus te voir, te poser des questions.

L’horrible quadruple crime du Pech de l’Estelhe l’avait encore plus enfoncé dans sa hargne. Il devenait pire que le genêt scorpion avec ses crocs, pire que le kermès redoutable. Éloïse, lorsqu’ils étaient couchés ensemble dans leur lit, recouverts d’une obscurité qui désormais manquait de sérénité, avait l’impression qu’à côté d’elle se hérissait tout un paquet d’épines.

La nuit dernière, sachant qu’il gisait les yeux ouverts, elle avait osé lui parler :

— Tu n’as jamais eu assez de sous pour t’acheter cinquante vaches et d’ailleurs nous ne saurions qu’en faire ni comment les garder, les nourrir. Nous autres c’est la terre, un peu de vignes, un peu de luzerne, un peu de blé, de tout un peu mais le plus souvent assez. Bourgeau revenu de la guerre a pu s’acheter cinquante vaches, même s’il raconte les avoir en pâture. On sait bien que son frère Léon ne cessait de monter là-haut là où il y avait des combats. Il disait qu’il apportait de la nourriture à Eugène, qu’avec son gros appétit il n’avait jamais trop à manger mais tout le monde savait qu’il trafiquait. Et tu vois maintenant il est mort Eugène, avec son frère et ses neveux, et sa femme Cécile de Cubières est comme folle qu’on dit.

Elle avait vainement attendu une réponse. Elle n’avait pas su exprimer ce qu’elle voulait lui faire comprendre, qu’ils ne s’étaient pas enrichis eux durant la guerre, qu’il avait fait son devoir de bon Français. À Narbonne il avait rendu l’uniforme en loques, le képi, le chassepot après avoir marché des jours et des nuits pour rejoindre cette ville. N’était-ce pas la preuve de son honnêteté ?

— Louis, les boufanelles finiront par tomber, finit-elle par murmurer, alors que depuis Marquech des nuées de nuit qui rampaient dans les creux, noyaient les abords, la faisaient frissonner à la pensée d’être surprise là.

— On rentre, dit-il enfin. Grimpe en haut. Moi aussi j’y vais. Nous tasserons les fagots.

Il alla chercher une longue planche en partie pourrie, jetée sur le ruisseau au fond de la vigne et servant de passerelle quand il était en crue. Ainsi effectivement ils tassèrent les sarments de leur poids. Le mulet s’engagea lentement dans le chemin encaissé.

— Bourgeau, il n’a pas coupé de doigts, dit soudain Louis sans la regarder. Oh, que non, c’était pas un rôdeur de champs de bataille, pas ça. Bourgeau il rachetait les chasse-pots que les drôles du pays ramassaient pour lui. Il y en avait dans tous les coins. Les nôtres, que la défaite affolait, les jetaient un peu partout, arrachaient leur uniforme de crainte que les Prussiens ne les prennent pour les envoyer en Allemagne comme prisonniers. Je crois que Bourgeau donnait cinq ou six sous par chassepot mais ce n’était pas tout. Il rachetait surtout les chevaux qui couraient partout en bandes. Ils étaient dangereux parce qu’ils se ruaient droit devant eux, piétinaient, mordaient sans se souvenir qu’ils avaient été domestiqués. Il fallait savoir les attirer, les calmer, les nourrir et Bourgeau avec ceux de son corps-franc avait organisé la chose. Et les chevaux se revendaient moitié prix mais tout de même rapportaient au moins deux cents francs, les chassepots entre vingt et trente.