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N’osant pas l’interrompre, elle comprenait pourquoi Léon montait si souvent vers la Loire. Il prenait normalement le train à Lézignan ou à Narbonne et puis se débrouillait pour la suite, quand la machine n’allait pas plus loin à cause de la guerre.

— C’est pas plus compliqué mais Bourgeau n’a jamais détroussé les cadavres, ça j’en suis certain. Et les sécateurs n’étaient pas aussi nombreux qu’on veut bien le dire par là-bas. Tu en vois beaucoup par ici quand on taille ou quand on vendange ? C’est toujours la serpette et je dis qu’on la verra encore longtemps. Pour greffer c’est la serpette et ensuite on coupe son morceau de saucisse sèche avec pour le croustet. C’est ça notre outil. Des sécateurs il y en a chez les gens qui n’ont plus les mains agiles ou assez fortes. Des mains de femmes, de vieux. Mais pas plus et surtout pas là-haut dans le paquetage des soldats et des mobiles des corps-francs. Bien sûr que dans ces petites troupes on était libres sans un chef pour nous crier dessus, sans discipline, sans corvées. On était libres. Certains en profitèrent mais pas tous, et même beaucoup restèrent de bons soldats.

On venait de découvrir le trésor des Bourgeau, ce couffin rempli d’or et de pierres précieuses disait-on. Un couffin de bonne taille pour une grosse pierre à aiguiser. Éloïse pensait à la pierre que Louis avait prélevée dans un bloc de roche. Il l’avait voulue large comme la main et longue comme son avant-bras pour qu’elle lui dure la vie.

— Eugène il a dû racheter cet or et ces bijoux à ces salopards. Il ne détroussait pas les cadavres mais il n’aurait pas refusé de racheter ces choses-là si on ne lui en demandait pas trop cher. Et son frère Léon se chargeait de les ramener ici. C’était bien vu de leur part. L’un pris par la levée en masse, l’autre dispensé et faisant de nombreux allers et retours. Là-bas Léon avait toute une bande qui conduisait les chevaux vers l’Auvergne. Dans ces pays pauvres du centre ils n’ont pas beaucoup de chevaux, même pas de mulets ni des ânes et voilà qu’on venait leur proposer des bêtes solides pour presque rien. Léon ne passait pas son temps au plus près des combats, pas si bête. Il marchait de jour et de nuit avec des compagnons dans des forêts, des cotieux où personne ne se montrait, avec des dizaines de bêtes. Et c’était lui qui allait se présenter dans chaque ferme isolée, interpellait ceux qui vivaient là, loin de tout pour proposer sa marchandise sur pattes. Tu penses que l’occasion d’acheter un cheval qu’on savait revendre le lendemain deux fois plus cher ça ne se laissait pas passer. En quelques jours c’était fini et Léon les poches pleines de billets s’en revenait chez nous. Ni vu ni connu.

— Il a quand même racheté ce couffin rempli de bijoux et d’alliances en or. Le Cavalier-squelette…

— Ne me parle pas de cette ânerie, s’emporta Louis qui de colère fit claquer les rênes sur le dos de son mulet, lequel peu habitué se retourna de profil pour montrer ses dents jaunes.

— Riquet l’a vu, fit timidement Éloïse.

— Un soûlaud qui raconte ce qu’il veut.

— Rosalie.

— Elle devrait porter des lunettes depuis longtemps. Fille elle croyait que Picochet qui était laid comme un pou était un beau garçon, c’est dire.

Mais alors qui aurait dessiné la main amputée sur leur porte, n’osa demander Éloïse.

Il dut crier quelque chose au mulet qui ralentissait dans le raidillon, puis sur cette lancée il ajouta :

— Depuis j’ai réfléchi et je crois savoir pourquoi on m’a fait ça. On veut m’intimider. On fait croire aux gens que c’est pour me désigner comme détrousseur de cadavres qu’on a dessiné cette main sans doigt sur ma porte, mais en vrai c’est un avertissement.

— Un avertissement de quoi ?

Voila un mot qu’Éloïse ne comprenait pas très bien.

— Je crois que j’ai vu quelque chose que je n’aurais jamais dû voir. Ça me reste en travers de la gorge depuis mon retour de la guerre et je n’y faisais pas attention. Mais c’était là, comme si j’avais avalé une arête de poisson qui se soit plantée dans mes amygdales. Je vivais avec ça depuis des mois, sans m’y habituer mais je n’essayais pas de l’arracher, et puis voilà qu’un inconnu me salope ma porte avec du charbon de bois. Il a dû le mouiller pour qu’il pénètre le bois qui n’a pas été ciré depuis longtemps.

Éloïse y vit un reproche, mais Louis savait bien qu’ils n’avaient pas de ruche ni personne pour leur donner de la cire, vendue cher aux caraques qui la rachetaient pour la proposer dans des pays sans abeilles.

— Peut-être même que c’est Bourgeau qui a fait ça ou son frère ou ses neveux, va-t-en savoir, mais ce que je sais c’est qu’il n’y a pas eu que des vols de chevaux de l’armée. Il y avait les chassepots et ces fusils c’est pas les Français qui les rachetaient, pas l’intendance mais j’ai compris que c’étaient les Prussiens. Ils avaient tellement peur des corps-francs qu’ils redoutaient que les paysans les trouvent et ne s’organisent en petites troupes qui les attaqueraient. Cela s’est déjà produit et les gens qui tiraient sur les arrière-gardes prussiennes étaient fusillés sur-le-champ si on les prenait.

— Tu veux dire que Bourgeau revendait ses fusils à l’ennemi ?

— Voilà.

— Et tu l’as surpris en train de le faire ?

— Pas exactement. Je crois que je vais descendre pour tirer ce fainéant de Sagan.

Sagan signifiait tapage. Le mulet ne cessait au début de son séjour chez les Rivière de ruer contre les planches de sa stalle, réveillant la maisonnée et il avait été baptisé ainsi par leur fille. À quelques mètres de l’embranchement de la route de Rouffiac, dans ce crépuscule de gros nuages noirs il renâclait et Louis dut s’arc-bouter pour le tirer vers le haut de cette petite rampe aux ornières très profondes.

Éloïse crut comprendre que l’animal avait peur de quelque chose, peut-être de ces ombres qui roulaient comme une montagne de vagues de l’autre côté de la route. Elle ne se souvenait pas qu’ils soient rentrés si tard avec ce mulet. Il laissait tomber des crottes donc n’était pas tranquille.

— Il est effrayé, dit-elle.

Louis ne répondit pas, réussit à lui faire rejoindre la route et lui montra les quelques lumières de Soulatgé en face :

— C’est là-bas que tu vas, maintenant je te laisse.

— Il a le poil hérissé sur la croupe, lui dit sa femme.

Elle pensait à Bourgeau concluant un marché avec les Prussiens, n’osait demander à son mari de poursuivre mais Louis le fit de lui-même.

— On ne sait jamais ce qui peut arriver, murmura-t-il, il faut que tu saches tout ça. Nous étions dans des fourrés auprès d’un ruisseau où les Prussiens venaient puiser de l’eau pour leur cantonnement installé sur une hauteur d’où ils pouvaient surveiller le pays. Il y avait aussi une maison, dite la Maison du Colonel. Je t’ai parlé de Sibiade, celui qui venait de Fabrezan et n’avait pas son pareil pour se glisser dans les bois sans être entendu. Il avait l’habitude tu penses. Il passait sa vie à piéger les lapins. Au loin les Prussiens préparaient leur soupe et ça nous donnait faim. Nous n’avions de quoi manger que dans le trou où nous nous cachions à une demi-lieue en arrière, là où le sergent et les autres nous attendaient. Nous avions ordre d’observer mais pas de tirer. Le sergent selon notre rapport déciderait ce que nous ferions ensuite. J’ai vu arriver un uhlan, un cavalier avec son casque un peu bizarre. Ils sont surmontés d’une sorte d’enclume ronde qu’on appelle un cimier aplati. « Un officier me dit Sibiade, merde alors, on va manquer une belle pièce, au moins un capitaine non ? Plus que ça. »