Выбрать главу

« Un major avec son sabre sur le côté gauche. Il attacha son cheval à la grille de la maison, y pénétra sa lance à la main. Nos officiers eux n’en avaient pas.

Éloïse se redressa un peu pour regarder par-dessus les boufanelles qui gênaient sa vue sur la droite. Il lui semblait que des cailloux ricochaient en contrebas mais avec la nuit on ne voyait rien. Une odeur forte venait des touffes de thym fouettées au passage de cet animal ou de cette personne. Que ce soit l’un ou l’autre la créature les devançait.

— On aurait dû prendre un fanal, dit-elle. C’est une nuit sans lune et sans même des étoiles.

Tout à ses souvenirs qui affluaient, faisaient sauter le refus des confidences, respecté des mois durant, il ne prêtait pas attention à l’obscurité et aux bruits venant de la droite.

— Deux cavaliers sont arrivés venant de notre côté. Et j’ai vu surtout l’un d’eux. C’était Bourgeau car il ne montait pas comme un véritable cavalier de l’armée, mais comme nous le faisons ici et dans toutes les Corbières quand nous rentrons à midi pour le dîner. Nous laissons la charrette ou la charrue à la vigne et nous montons les pieds du même côté. Nous n’enfourchons jamais nos chevaux qui sont trop larges pour ça. Nos jambes seraient trop écartées sinon. Et ce type-là avait juste un képi de mobile, le reste des habits non militaires mais c’était Bourgeau.

Elle n’osa pas lui faire remarquer qu’il n’en paraissait pas certain. Mais ce bruit de pierraille recommença brièvement, suffisamment pour l’inquiéter. Elle ne put s’empêcher de prévenir Louis.

— Un sanglier, un chien, fit-il, toujours revenu un an en arrière.

Il ne faisait rien pour que Sagan s’énerve un peu, profitant de leur solitude dans ce noir d’encre qui le cachait et cachait sa femme, pour se libérer. Une fois à la maison il se refermerait à nouveau. Il avait gardé ces souvenirs étranges des mois durant, parce que c’était un honnête homme qui ne pouvait accuser à la légère un habitant du village voisin. Quelqu’un qu’on était appelé à revoir pour les fêtes, la foire de Mouthoumet, les chasses intervillages.

— Ils ont attaché leurs chevaux à côté de celui du uhlan, l’ont rejoint dans la Maison du Colonel. Ils y sont restés une demi-heure alors que Sibiade et moi n’osions pas bouger. On les apercevait à travers les vitres d’une fenêtre. Les trois. Bourgeau surtout, qui a toujours été un gros costaud masquait l’autre plus mince que lui.

— Et l’autre montait comme un cavalier ? À califourchon ?

Son mari ne comprit pas tout de suite ce qu’elle voulait dire.

— Il était comme Bourgeau assis en travers sur le cheval ?

— Tiens c’est vrai ça, je n’y pensais pas tous ces temps. Tu fais bien de demander. Il était assis comme un véritable cavalier, les jambes de chaque côté de l’animal. Ensuite j’ai pensé qu’il s’agissait peut-être de Léon lorsque j’ai su que régulièrement il venait retrouver son frère malgré le danger.

Il paraissait soudain surpris de cette réflexion et presque satisfait.

— J’aurais quand même pu y penser plus tôt. Ce type-là était un cavalier. Peut-être… Non je préfère ne pas chercher trop loin du côté de Léon. Il y avait des officiers de cavalerie, des cuirassiers, hussards qui nous demandaient des renseignements sur les positions ennemies, ou servaient d’officiers de liaison avec l’ensemble des corps-francs. Ils essayaient aussi de regrouper tous ces gens, des paysans surtout mais quelques-uns de la ville aussi qui ramassaient des fusils pour tirer sur les Prussiens. Ces officiers leur conseillaient de prendre un uniforme sinon ils risquaient d’être fusillés. Mais je ne devrais pas parler ainsi de Bourgeau et encore moins de son frère. Ils sont morts et ne peuvent me contredire. C’est plus tard que j’en ai parlé, comme si de rien n’était, à Terrasson le photographe pour qu’il en informe son sergent qui commandait son groupe. Terrasson oui le mari de cette femme qui m’a photographié. Mine de rien je lui ai parlé de la Maison du Colonel, que peut-être son groupe aurait intérêt à y faire une visite. Mais pas plus, je n’allais pas dénoncer Bourgeau.

Puis lui aussi tourna la tête vers la droite. Il avait surpris ce bruit sur la pierraille. Plus loin ce chemin en contrebas rejoindrait la route en la surplombant un temps et ils apercevraient enfin celui ou celle qui rentrait comme eux aussi tard.

Ce fut l’éternel Riquet, ivrogne patenté de Soulatgé qui le premier aperçut la charrette que tirait le mulet des Rivière, sans personne assis en haut des boufanelles de sarments.

— Hé, celui-là a dû échapper à Louis Rivière, cria-t-il.

Il finit par attirer l’attention avant de découvrir ce chien famélique sorti d’on ne savait où, qui ne cessait de lécher quelque chose au cul de la charrette. Riquet le chassa d’un coup de pied qui faillit le faire tomber et il aperçut une tache sombre, y frotta son doigt.

— C’est pas du vin ça, c’est quoi ?

Plus loin, Méraud le charron saisissait Sagan par la bride et arrêtait l’attelage.

— Ce mulet doit être blesse, criait Riquet, il laisse des traces de sang derrière lui.

Le maire arriva fort en colère disant qu’un chasseur avait tiré deux fois du côté de Rouffiac.

— Ça ne leur suffit pas de canarder toute la journée que parfois on se croirait encore à la guerre ? Avec une nuit pareille on n’y voit pas à deux pas, de quoi tuer quelqu’un.

Puis il regarda Riquet qui essayait de grimper sur la charrette mais n’y parvenait pas :

— Tu vas te casser la figure, ces boufanelles ne sont pas attachées et vont basculer…

32

Marceline frappa à sa porte à 6 heures du matin alors qu’il faisait encore grand-nuit. Haletante et mal réveillée, elle lui dit qu’un gendarme venait de la sortir elle-même de son lit :

— Le brigadier vous attend à Soulatgé dans la matinée. Je ne sais pas ce qui se passe, mais déjà le procureur, le juge et aussi notre juge de paix viennent de partir au grand galop. Je fais le café pendant que vous vous préparez.

Lorsque Zélie descendit elle trouva Marceline les mains sur ses bonnes joues d’une grande pâleur face au garde municipal.

— Ils les ont tués. Les Rivière, Louis et Éloïse de Soulatgé. Nous sommes cousins de loin. Ils venaient toujours manger pour la fête.

Zélie revoyait cet homme en colère qui avait raboté sa porte pour en faire disparaître ce dessin infamant et qui était venu se faire photographier malgré tout, disant qu’il avait été bon soldat.

— C’est arrivé hier au soir et on ne les a pas trouvés tout de suite dans les boufanelles entassées dans leur charrette. On a cru que le mulet, un capricieux, était rentré tout seul au village. Seulement il y avait des traces de sang, comme si l’animal était blessé à un sabot ou bien s’il avait la diarrhée sanglante, ça arrive. On l’a examiné mais rien. On ne comprenait pas. Il y en avait qui déjà étaient partis vers Rouffiac avec des lanternes et des fusils jusqu’à ce qu’un pilhard se glisse sous la charrette et voit suinter le sang. Alors ils sont montés sur la charrette pour enlever et jeter les boufanelles en vitesse. Les deux étaient sous une couche avec chacun un trou dans la nuque. Le même garçon a aussi trouvé deux empreintes de main sans annulaire, de chaque côté de la charrette sur les ridelles. Il paraît que le maire avait entendu tirer du côté de Rouffiac et s’était mis en colère.