« Les gendarmes ont été prévenus dans la nuit, ajouta Marceline, mais le juge et le procureur viennent tout juste de partir pour Soulatgé. Hier au soir ils faisaient bombance chez monsieur le Maire, conclut-elle sévère.
Roumi n’attendait que ça, tirer le fourgon-laboratoire sur une longue distance et encore sous le choc, mal réveillée également Zélie dut le retenir car il aurait volontiers galopé. Elle appréhendait de traverser Auriac, de tomber sur Cécile Bourgeau. À cette heure tous les villages avoisinants savaient qu’on avait assassiné les Rivière, mari et femme.
Zélie se demandait avec insistance si c’était bien Louis Rivière qui figurait sur cette photographie que Sonia Derek avait mise de côté avec celles des Bourgeau, la dérobant à ses yeux. Si oui tous étaient morts désormais.
Il y avait déjà des charrettes de toute nature en route pour Soulatgé et Roumi fut bien forcé de se mettre au pas, dans l’impossibilité de les dépasser toutes sur cette route étroite. Et une fois Auriac derrière, ce fut encore pire. Elle n’avait pas aperçu Cécile Bourgeau mais les gens la regardaient sans la saluer, ne lui pardonnaient pas d’être toujours sur les lieux de ces crimes. On devait bien supporter le Parquet, les gendarmes mais qu’avait-on à faire de la photographe de Lézignan ?
À peine avait-elle arrêté son attelage à Soulatgé que deux hommes habillés comme des gens de la ville, avec des vestes courtes et des chapeaux, se précipitèrent vers elle. C’étaient des journalistes. Tous les deux voulaient acheter les photographies qu’elle avait prises des Bourgeau et des vaches égorgées. Et criaient qu’ils achèteraient aussi celles de ce couple assassiné dont ils ne retenaient pas le nom, et devaient le lire sur leur carnet.
— Vous serez bien payée. On fera des illustrations d’après vos daguerréotypes pour les journaux, et aussi pour faire un recueil qui sera vendu partout en même temps qu’une complainte qu’un joueur d’orgue de barbarie est en train d’écrire. Moi je vous donne trente francs de la photo des Bourgeau morts.
— Moi ce sera cinquante et vous m’accordez tous les droits de reproduction. Ces dessins se vendront dans toute la France quand Paris débarquera.
— Adressez-vous au brigadier Wasquehale de Mouthoumet.
Ils finirent par renoncer mais annoncèrent qu’une pleine berline de journalistes parisiens était attendue. On avait télégraphié à Paris, ils avaient pris le train de bon matin.
Wasquehale s’approcha et les deux hommes s’éclipsèrent.
— Merci d’être venue. Le juge est maintenant favorable à une série de photographies. Vous verrez qu’ils y viendront tous.
— Comment ont-ils été tués ?
— Certainement avec un chassepot, si j’en juge par le calibre de la balle qu’on a retrouvée dans la bouche d’Éloïse Rivière.
Il s’excusa en la voyant fermer les yeux. Mais elle réagit, voulut savoir pourquoi cette balle se trouvait ainsi dans la bouche de la malheureuse.
— Ce n’est pas rare lorsque la victime a reçu le coup de feu dans la nuque. Les dents forment un obstacle important au trajet du projectile. C’est le médecin de Mouthoumet qui l’a aperçue en examinant le corps. Ils rentraient très tard de la vigne avec un chargement de fagots que l’on appelle boufanelles. Il semble que le tireur est venu à leur hauteur ou bien les guettait à un endroit précis. La pénétration des balles nous l’indique nettement. C’est un tireur habile qui a pu recharger en un temps record, même pas dix secondes. Le maire est formel là-dessus. Il a pensé qu’il y avait deux chasseurs à ce moment-là. Puis l’assassin a écarté les fagots pour que les corps tombent vers le fond, les a recouverts. Nous ne savons pas exactement pourquoi. Il a perdu du temps à faire ça. Peut-être a-t-il fouillé le corps de Louis Rivière.
Il l’aida à transporter son matériel et elle pénétra dans la maison des Rivière, non sans un regard pour la tache plus sombre de la porte. Louis Rivière avait dû utiliser du brou de noix. Ces messieurs du Parquet la remercièrent d’être venue. Ils souhaitaient plusieurs photographies des victimes. Le juge de paix, lui, se frottait les mains d’un air guilleret quelque peu inopportun.
Ce fut un travail épuisant qui la bouleversa. On avait édifié une sorte d’estrade sur laquelle elle se jucha tandis que les gendarmes soutenaient l’ensemble, et que Wasquehale et un autre déplaçaient et présentaient les corps selon la demande du juge et du procureur. Ces derniers étaient souvent en désaccord et échangeaient des paroles assez vives sans tenir compte de la présence du couple assassiné, ce qui scandalisait Zélie.
Enfin elle put retourner à son fourgon pour développer les épreuves, promettant qu’elle pourrait les livrer en moins de deux heures.
Lorsqu’elle surgit de son laboratoire et ouvrit la porte du balcon le soleil l’éblouit. Il faisait une journée superbe avec un ciel d’un bleu profond annonçant du vent pour la nuit ou le lendemain. Elle se prépara du café pour échapper à cette torpeur horrifiée qui ne la quittait pas. Elle ne photographiait plus que des cadavres et ne le supportait pas. Quelques familles de libres-penseurs le lui avaient demandé à Lézignan mais personne d’autre. La pensée de conserver l’image d’un être cher les yeux fermés paraissait une idée insupportable pour la majorité à laquelle elle adhérait.
— Bonjour madame la Photographe, lança une voix joyeuse, je suis venu vous remercier.
Elle reconnut Charles Rescaré, le gentil vaurien de Rouffiac, celui qu’on accusait de la tentative d’asphyxie sur sa personne.
— Si vous aviez porté plainte j’étais fichu. J’ai fini par aller à Tuchan voir les gendarmes et ils ne m’ont pas gardé parce que vous n’aviez pas signé de plainte. Ce n’est pas moi qui ai arraché le boudin de sable à la porte de ma mère. J’aurais jamais fait ça.
Après avoir respiré des odeurs de collodion, d’alcool et d’éther elle essayait d’épurer ses poumons en écoutant ce garçon, respirant profondément sans pouvoir lui répondre sur-le-champ.
— Vous ne me croyez pas ?
Elle fit signe que si.
— Je suis content de vous rencontrer ici. Je pensais monter vous voir a Mouthoumet. Si j’avais su je vous aurais apporté une grosse lièvre.
Wasquehale venait chercher les épreuves à peine sèches, fronçait ses sourcils blonds à la vue de ce garçon connu dans toutes les Corbières pour ses braconnages, ses insolences souriantes et ses farces douteuses.
— Tu as eu de la veine cette fois, lui dit-il, mais ça ne sera pas toujours le cas. Où pouvais-tu être hier au soir entre 6 et 7 heures ?
— Dans le lit d’une dame, monsieur le brigadier, elle aime se coucher tôt pour économiser le bois que je coupe pour elle et qu’elle me paye ainsi. Cela m’ennuierait de vous donner son nom car c’est une personne de qualité qui a des relations importantes.
Wasquehale haussa les épaules, emporta les épreuves qui risquaient de se coller entre elles s’il attendait trop de temps avant de les séparer.
— Ce n’est pas vrai pour cette dame, lui confia Charles Rescaré amusé. En fait j’étais en train de guetter une harde de petits sangliers et leur mère, pas très loin d’ici et j’ai entendu les deux coups de chassepot. Deux coups d’une très grande rapidité. J’ai cru qu’on chassait comme moi le gros mais je ne me doutais pas qu’on venait de tuer Louis et sa femme. Je le connaissais bien. J’ai même failli aller dans son corps-franc mais son sergent n’a pas voulu de moi. Il me trouvait trop arrogant qu’il a dit. Je suis resté dans mon unité et je vous l’ai dit j’ai failli me retrouver dans la fameuse Maison du Colonel pour dégager le corps-franc qui s’y était fait piéger. Mais il y a eu un contrordre et nous avons dû attendre toute la journée et la nuit avant d’être envoyés pour découvrir ce qui s’était passé. Nous devions surtout récupérer les fusils et les cartouches. Moi j’ai reconnu votre mari assez vite.