Tout autour du fourgon s’arrêtaient des charrettes venues de tous les villages voisins et Zélie se demandait comment elle pourrait dégager son attelage pour repartir. Elle essayait de ne pas poser de questions mais souhaitait que Charles continue son récit.
— Un massacre, dit-il, les Prussiens avaient tiré à la mitrailleuse Field, vingt-quatre canons, vous pensez. La porte épaisse comme ma main n’était plus que du petit bois et les matelas placés devant les fenêtres de la charpie. Deux Field avaient pris la bicoque en écharpe et je vous assure que j’ai vu les murs, pourtant de double épaisseur de briques, avec des trous par lesquels on a pu passer. Toutes les pièces étaient traversées de part en part.
Elle s’accrochait à la rambarde du balcon, sentait ses jambes s’amollir mais ne voulait pas renoncer à écouter.
— Je vois que ça vous chagrine, dit avec douceur le garçon, je ne vais pas continuer. Tout ça c’est du passé et la guerre est finie.
— Si, je veux savoir. Je crois que je dois le savoir un jour ou l’autre, autant que ce soit maintenant et de votre bouche.
Elle ne lui dirait pas que malgré sa réputation de voyou il gardait une grande innocence qui le faisait raconter avec émotion.
— Notre lieutenant ne parvenait pas à comprendre pourquoi les Prussiens avaient utilisé deux mitrailleuses pour attaquer une simple maison où dix hommes étaient barricadés. C’est sûr qu’elle gênait mais enfin les mausers des Prussiens auraient suffi. Les mitrailleuses c’était bon à Coulmiers, même qu’elles n’ont pas empêché les Français de gagner, mais deux mitrailleuses contre cette maison, répétait-il outré. Mon lieutenant était tellement intrigué qu’il a dit qu’il ferait un rapport.
— Il l’a fait ?
— J’en sais rien, il s’est fait tuer le lendemain au cours d’une patrouille avec un corps-franc. Je l’ai regretté celui-là c’était un chic type et en échange on a reçu une peau de vache.
Là-bas au domaine gardé par ces deux vieillards, Adélaïde et Maurice, il lui avait proposé des révélations en échange d’une photographie. Devait-elle considérer que ce renseignement concernait l’étonnement de ce lieutenant au sujet des mitrailleuses Field ? On racontait qu’ailleurs les Prussiens avaient tiré au canon, également contre une maison irréductible, la « maison des dernières cartouches » ainsi que l’avait ensuite baptisée le Figaro.
— J’ai reconnu Grisai le premier faut dire. Il avait reçu une balle de mauser en plein cœur. Et puis j’ai vu votre mari. Lui il avait reçu deux balles.
Il devenait agaçant avec ces silences observés entre chaque description.
— Deux balles et alors ? fit-elle d’une voix exaspérée.
— Vous savez, madame, j’ai l’habitude des fusils moi, parce que je me sers de balles pour le gros gibier comme le sanglier et éventuellement les biches échappées de la forêt domaniale.
— Échappées vraiment ?
— Bah, quelle importance ! Un mauser c’est du 7 millimètres 92 alors qu’un chassepot c’est du 11 millimètres. Ça paraît la même chose mais quand on a l’œil c’est bien différent. Le onze ça fait quand même une vilaine blessure. Je ne veux pas vous chagriner mais voilà, votre mari il avait deux blessures différentes. Une, la plus petite à l’épaule. Et comme il avait ôté le haut de son uniforme, je me suis dit qu’il l’avait reçue dès le début du combat et qu’il l’avait un temps pressée avec de la charpie. Elle bloquait son bras sans être grave.
— À l’épaule ?
— Un peu en dessous mais bien au-dessus du cœur.
— Charles Rescaré, qu’essayez-vous de me raconter ? Est-ce que vous essayez de me soutirer une photographie avec vos inventions de deux balles ?
Elle le fixait dans les yeux mais il soutenait son regard et ses yeux d’ordinaire pétillants d’une perpétuelle malice se ternissaient.
— Je ne plaisante pas, madame, avec cette histoire. J’ai d’ailleurs montré les deux trous à mon lieutenant qui lui aussi a trouvé que c’était étonnant.
— Et la balle de chassepot où était-elle logée ? parvint-elle à dire d’un seul souffle.
— Là.
Il pointa son doigt entre ses deux yeux et cette fois elle apprécia qu’il marque un nouveau silence. Elle lui tourna le dos, face aux dernières charrettes qui essayaient de s’arrêter quelque part. Les chevaux hennissaient un peu partout, réclamant certainement à boire. Mais il y avait la queue à la fontaine et elle pouvait voir les gendarmes qui commençaient de s’agiter pour dégager une passe depuis la maison des Rivière. Le Parquet devait souhaiter s’en aller. Le fourgon qui devait emporter les cadavres pour l’autopsie était bloqué bien loin de là. Les convoyeurs avaient sorti les croustets.
— Les Prussiens utilisaient-ils des chassepots trouvés sur les cadavres des soldats français ?
— Ça c’était possible, car des Français se sont emparés de mausers pour tirer sur les Allemands, mais seulement quand ils étaient à bout de munitions et coincés quelque part. Autour de la Maison du Colonel les Prussiens étaient les maîtres et on les ravitaillait en fusils et en munitions si c’était nécessaire. Je ne pense pas que dans ce coin un Prussien ait tiré avec un chassepot.
Les gendarmes remontaient vers les derniers arrivants, les obligeaient à se garer le long de la route d’Auriac ou celle de Rouffiac pour que l’accès à la maison du crime soit dégagé.
— À part ces blessures, le corps de mon mari était-il intact ?
— C’était le seul qu’on avait respecté. Il avait son alliance à l’annulaire gauche. Le lieutenant a demandé qu’on récupère ses affaires pour les retourner à sa famille.
— Je n’ai rien reçu, dit-elle.
Elle pensa à Émile Grizal et posa la question.
— Tous avaient été visités par ces salopards de détrousseurs et le lieutenant pensait se lancer sur leur piste.
— Carmen Grizal a dernièrement reçu les affaires de son mari et jusqu’à sa carotte de tabac à chiquer.
— Je ne savais pas.
Elle attendit d’autres explications mais visiblement il lui avait raconté tout ce qu’il avait constaté dans la Maison du Colonel.
— Peut-on savoir si votre lieutenant avait rédigé son rapport avant de se faire tuer, et qui l’aurait reçu dans ce cas ?
— Ça suit la voie hiérarchique. Je sais qu’il avait une écritoire dans son havresac et qu’il pouvait s’en servir même à cheval.
— Vous souvenez-vous de son nom ?
— Auguste Des Hauvray. Je ne l’ai pas oublié. C’est comme Louis Rivière qui se portait garant pour moi quand je voulais entrer dans son corps-franc mais peine perdue.
Elle attendit encore un peu mais que pouvait-il dire d’autre ?
— À part votre lieutenant y a-t-il eu une autre personne pour constater que mon mari avait reçu deux balles différentes ?
— Non madame, je ne pense pas.
— Vous n’avez pas remarqué si dans son paquetage mon mari conservait une sacoche en cuir fauve de ces dimensions-là ?
— Les paquetages avaient été saccagés, répandus partout. Je n’ai rien vu de tel, madame. Le lieutenant estimait qu’entre la fin du siège et notre arrivée il s’était écoulé plusieurs heures. Quatre à cinq et les charognards en ont profité. Vous savez ces salopards travaillaient vite. Moi ce que je pense c’est que l’un d’eux s’est rendu compte que votre mari vivait encore et lui a envoyé un coup de chassepot. Le lieutenant était bien de cet avis. Ces canailles n’allaient pas laisser derrière eux quelqu’un qui les dénoncerait plus tard.