— Enfin quelqu’un, s’écria Sonia Derek lorsque Zélie vint la saluer, je n’ai vu personne depuis midi et j’attends vainement mon dîner sans pouvoir aller réclamer en bas. Racontez-moi ce qui se passe.
Au nom de Louis Rivière la jeune femme exubérante perdit soudain de son allant et parut s’effondrer sur son lit, très pâle :
— On les a tués ?
— Lui et sa femme.
Zélie la surveillait du coin de l’œil craignant qu’elle ne se trouve mal. Mais la jeune femme se pencha en travers de son lit pour prendre quelque chose dans son chevet à tiroirs. Ce faisant elle découvrit ses jambes plus haut que le genou. Effarée, Zélie comprit qu’elle portait un pantalon court dont la dentelle apparaissait à mi-cuisses. Ce que Sonia prenait dans sa table de nuit n’était autre qu’une bouteille de cognac.
— Je l’ai payée de ma poche, fit-elle confuse, je ne voulais pas profiter de la situation mais j’avais besoin d’un remontant.
Il manquait les trois quarts de l’alcool dans le flacon.
— En voulez-vous ? Je n’ai qu’un verre.
Zélie refusant, elle porta carrément le goulot à sa bouche et but avidement. Elle finit par un grand soupir, reboucha la bouteille :
— J’en avais besoin. Je ne veux rien savoir de ces gens que l’on tue et je regrette de vous avoir posé cette sotte question sur ce que vous aviez fait dans la journée.
— Vous aviez bien reconnu sur les photographies outre les Bourgeau, Eugène et Léon, Louis Rivière n’est-ce pas ?
— Mais pas du tout. En voilà une accusation, non mais de quoi parlez-vous ?
— Je n’accuse pas, j’ai cru simplement reconnaître Louis Rivière sur la troisième épreuve des suspects que vous avez retenue. Vous savez, ce Rivière était resté dans mon objectif plusieurs secondes durant le temps nécessaire de la pose et je n’ai pas oublié ses traits.
— Hé bien vous vous êtes trompée.
Zélie se leva et se dirigea vers la porte, se retourna pour annoncer à cette femme ce qu’avait décidé le capitaine Savane.
— Je pourrais vous photographier tranquillement sans témoins. Les tirages au magnésium de l’autre nuit sont médiocres.
— Vous voulez dire que nous allons partir avec votre voiture ?
— C’est un fourgon-laboratoire aménagé comme une roulotte de cara… de gitan. Juste pour un couple. Le capitaine nous rejoindra avec sa charrette anglaise et vous ramènera à Mouthoumet de nuit si bien qu’en principe personne ne devrait vous surprendre, à l’aller comme au retour.
— J’ai souvent voyagé ainsi et je suis enchantée de cette promenade de demain. J’ai fait des tournées jadis. Ne m’en veuillez pas de ma brusquerie de tout à l’heure, mais cette série de crimes m’épouvante et je regrette d’être embarquée dans cette affaire.
Zélie trouvait que c’était une étrange façon de parler.
— Mais, fit-elle avec force, vous êtes une victime d’agissements effroyables et il faut à tout prix que ces criminels soient retrouvés. Vous êtes ici de votre propre volonté je suppose ?
— Puisque les Bourgeau sont morts je ne vois pas la nécessité de poursuivre, répondit Sonia Derek. Et puis que voulez-vous je suis d’une nature qui ne s’apitoie pas sur ses malheurs passés. J’en ai tellement connu et ce que j’ai enduré là-bas dans le Loiret c’est pas tout. Moi je pense à l’avenir surtout et j’aime vivre, m’amuser tant que je suis jeune.
— Vous avez un rôle d’une importance énorme. Vous devriez y songer avec gravité pour que tous ceux qui ont été les complices des Bourgeau soient arrêtés et punis. Imaginez tous ces cadavres mutilés par ces bandits. Vous ne pouvez accepter votre propre sort et celui des autres sans chercher à aider la justice.
— Vous y croyez, vous, à la justice ? Moi qui ai souvent crevé de faim je n’ai pas ce même respect.
— Je croyais que vous étiez d’une position aisée puisqu’on m’a dit que vous aviez subi de grosses pertes dans vos biens…
— Je jouissais d’une certaine aisance depuis peu, fit Sonia avec désinvolture. Lorsque vous irez dîner, pouvez-vous dire à cette Marceline que je meurs de faim. À moins que vous ne remontiez avec un plateau pour le partager avec moi.
— Je parlerai à Marceline, promit Zélie, sans dire qu’elle était l’invitée du capitaine.
Une nouvelle fois Savane arriva sanglé dans son uniforme, et son entrée provoqua un silence rare dans cette salle commune aux gens du café comme aux dîneurs.
Elle ne put s’empêcher de lui demander si à son avis Sonia Derek ferait un témoin à charge convenable.
— Comment ça convenable ? s’étonna Savane, crispé.
— Déjà elle déclare qu’elle n’a plus rien à voir dans cette affaire avec la mort des Bourgeau et des Rivière. Elle est terrifiée.
— Elle a la langue trop longue mais c’est tout de même la seule témoin qu’on ait sous la main.
À ce moment-là Julien Molinier entra dans le restaurant et s’installa à une table. Lui faisant face, Zélie put le saluer. Savane se retourna alors brièvement puis la regarda :
— Il dîne ici celui-là ? Ce petit sous-lieutenant noceur qui fréquentait d’un peu trop près les groupes de francs-tireurs. Il n’est pas certain qu’il soit en dehors de tout ça.
Que voulait-il signifier par là ? Elle n’osa le questionner et lui continua de manger avec appétit. Là-bas Julien Molinier levait son verre à l’intention de Zélie qui souriait malgré elle.
— Il ne cesse de courir le pays et je le soupçonne de protéger quelques déserteurs qui ont quitté le champ de bataille avant l’armistice pour rentrer chez eux sans se faire démobiliser, sans rendre l’uniforme et le chassepot. Tout le monde sait qu’il y a quelques bandes dans la région, certaines originaires de l’Est ou du Nord, qui essayeraient de passer en Espagne.
— Auraient-ils pu commettre ces crimes pour voler les Bourgeau, les Rivière ? murmura-t-elle soudain, inquiète de traverser le lendemain de grandes solitudes où ces réfractaires pouvaient se cacher.
Elle chassa cette pensée, parla des Rivière, dit qu’elle ne croirait jamais que c’étaient des gens malhonnêtes.
— J’ai vu Louis Rivière après qu’il eut découvert cette main mutilée dessinée sur sa porte. Il était en même temps furieux et blessé qu’on puisse l’accuser d’avoir détroussé des camarades morts au combat. Je pense qu’il avait eu connaissance de certaines choses et qu’il représentait une menace pour une ou plusieurs personnes.
Le juge, le procureur avec leurs invités, Nicolas Raspaud, le maire et sa femme venaient de pénétrer dans la salle et Marceline se précipitait, leur ouvrait la porte de la pièce étroite qu’elle appelait pompeusement salon. Avant qu’elle ne se referme Zélie aperçut la nappe blanche, des couverts plus brillants que les leurs, des verres à pied.
Plus tard vers la fin du repas le capitaine Savane lui annonça qu’il avait réfléchi et qu’il préférait qu’elle n’effectue pas le trajet jusqu’à Bouisse depuis Montjoi, car le chemin était trop dangereux. Les inscrits de la liste seraient donc convoqués à Montjoi pour le deuxième jour de son itinéraire.
Tout au long de ce tête-à-tête elle se demanda si elle lui parlerait des révélations de Charles Rescaré sur son mari mort dans la Maison du Colonel, de ces deux blessures faites par balles de calibre différent. Avec son grade de capitaine il pourrait retrouver le rapport de ce lieutenant mort le lendemain. Elle décida d’attendre la fin de l’enquête actuelle, estimant que Jonas Savane avait déjà beaucoup à faire.
Lorsqu’elle remonta dans sa chambre elle sut qu’elle ne pourrait trouver le sommeil à la pensée que Jean, ayant survécu à la première blessure à l’épaule, s’était fait passer pour mort lorsque les Prussiens envahirent la maison, et que plus tard un de ces ignobles détrousseurs français l’avait achevé d’un coup de chassepot. C’était intolérable à imaginer mais le garçon de Rouffiac n’avait pu tout inventer. Il s’était exprimé avec netteté, ne faisant en somme que lui rapporter l’opinion affirmée de son lieutenant.