David sentait la douce brise du lac passer sur sa figure et sécher ses larmes, la chaleur des mains de Virginie et de Sarah dans les siennes et — à travers elles — la chaleur du groupe. Puis il se souvint qu’ils n’étaient pas dix, ce soir. Mais neuf. Il manquait quelqu’un. Hugo… Son frère, son double… Hugo qui croupissait en prison malgré tous les indices qui l’innocentaient. C’était à lui de le sortir de là. Et il savait comment s’y prendre. Il fut le premier à rompre le Cercle, puis Sarah et Virginie lâchèrent à leur tour les mains qu’elles tenaient, et ainsi de suite — comme une réaction en chaîne.
— Merde ! s’exclama Elias en les voyant bouger. Ils vont voir la Saab !
Il se redressa, l’attrapa par la main et l’obligea à se relever.
— On fonce ! lui lança-t-il dans l’oreille. Il leur faut du temps pour ramener la fille en fauteuil roulant jusqu’au van.
— Sauf si David, Virginie et Sarah partent devant. Ils seront à la voiture avant nous. Et puis, on est trop près… Si on détale, ils vont nous entendre ! gronda Margot à voix basse.
— On est baisés, constata sombrement Elias.
Elle vit qu’il réfléchissait à cent à l’heure.
— Tu crois qu’ils vont reconnaître ta voiture ? demanda-t-elle.
— Une voiture toute seule sur le parking à cette heure-ci ? Pas besoin qu’ils la reconnaissent. Ils sont assez paranos comme ça.
— Est-ce qu’ils connaissent ta voiture ou pas ? insista-t-elle.
— J’en sais foutre rien ! Il y a des dizaines de bagnoles au bahut. Et je ne suis qu’un première année sans importance à leurs yeux… Contrairement à toi qui attires tous les regards, ajouta-t-il.
Elle les vit marcher sur le bord de la route et s’éloigner en parlant avec animation, leur tournant le dos.
— Personne ne fait attention à nous : viens, on fonce ! Mais pas de bruit ! Elle se leva et fila en zigzaguant aussi silencieusement que possible entre les taillis et les déclivités du terrain.
— On n’aura pas le temps ! dit-il quand il l’eut rejointe sur le sentier. On va les avoir juste derrière nous dans la descente et là ils vont comprendre !
— Pas sûr ! J’ai une autre idée ! lui lança-t-elle en piquant un cent mètres sur le sentier.
Il la suivit en dropant. Il avait des jambes plus longues, mais elle cavalait comme si elle avait le diable à ses trousses. Elle dévala la pente jusqu’à la Saab, ouvrit la portière arrière et lui fit signe de monter :
— Assieds-toi sur la banquette ! Dépêche !
— Quoi ?
— Fais ce que je te dis !
Des bruits de moteur s’élevaient déjà dans le silence du lac. Ils étaient répercutés par l’écho. Ils sont en train de démarrer, ils passeront devant nous dans une minute, se dit-elle.
— Magne !
Il s’exécuta. Aussitôt, Margot releva sa capuche sur sa tête et se mit à califourchon sur lui. Elle avait laissé ouverte la portière côté route. Elle défit la fermeture Éclair de son sweat et ses petits seins blancs apparurent.
— Prends-les dans tes mains !
— Hein ?
— Vas-y ! Pelote-moi, merde ! Sans lui laisser le temps de répondre, elle prit elle-même les mains d’Elias et les plaqua sur ses seins. Puis elle colla sa bouche sur la sienne, dardant sa langue entre les lèvres du jeune homme. Elle entendit les véhicules qui approchaient, ils ralentirent à leur hauteur, et elle devina qu’ils regardaient dans leur direction. Elle continua de lui rouler une pelle tout en sentant la peur inonder son dos. Les doigts d’Elias pressaient sa poitrine, mus par un réflexe bien plus que par un quelconque désir. Elle avait passé ses bras autour de lui et elle continuait de l’embrasser à pleine bouche. Elle entendit quelqu’un dire : « putain ! », des rires fusèrent, puis les voitures accélérèrent. Elle tourna la tête prudemment. Ils s’éloignaient sur la route du barrage. Son regard tomba sur les doigts d’Elias, toujours crispés sur ses seins.
— Tu peux enlever tes mains, dit-elle en se redressant.
Elle croisa son regard, il y avait quelque chose de nouveau à l’intérieur, quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu auparavant.
— Je t’ai dit de me lâcher…
Mais il semblait bien décidé à n’en rien faire. Il l’attrapa par la nuque et colla à son tour sa bouche sur la sienne. Elle le repoussa violemment et lui balança une gifle, plus forte qu’elle n’aurait voulu. Elias la considéra, les yeux agrandis. Il y avait de la surprise, mais aussi une fureur sombre au fond de son regard.
— Désolée, s’excusa-t-elle en se contorsionnant pour sortir de la voiture.
39.
Coups de feu dans la nuit
Servaz regagna sa voiture d’un pas traînant. Il se sentait accablé. La lumière des réverbères jouait à travers les feuilles noires des arbres de la rue. Il s’appuya au toit du Cherokee et respira longuement. L’écho de la même télévision lui parvenait toujours. Il eut l’impression que les commentaires manquaient d’enthousiasme et il sut que la France avait perdu.
Il contemplait un tas de cendres. Marianne, Francis, Marsac… Le passé ne s’était pas contenté de resurgir. Il ne l’avait fait que pour disparaître à jamais. Comme un navire qui se redresse et se cabre avant de sombrer. Tout ce en quoi il avait cru, ses plus belles années, ses souvenirs de jeunesse, toute cette nostalgie au fond de lui : illusions… Il avait bâti sa vie sur des mensonges. Le poids d’une pierre sur la poitrine, il souleva la poignée. À peine eut-il ouvert la portière que son portable émit un double bip. Le dessin d’une enveloppe jaune sur l’écran : un nouveau message.
Espérandieu
Il l’afficha. Pendant une fraction de seconde, il se demanda ce qu’il lisait. Il avait toujours autant de mal avec les nouveaux dialectes.
Rejoins moi maison Elvis trouvé qqchose
Il s’assit au volant et appela Espérandieu, mais il tomba sur une voix anonyme l’invitant à laisser un message. L’impatience et la curiosité chassaient le poids sur sa poitrine. Que faisait Vincent dans la maison d’Elvis à cette heure-ci alors qu’il était censé surveiller Margot ? Puis Servaz se souvint qu’il l’avait chargé de fouiller dans le passé de l’Albanais.
Il conduisait plus vite que d’ordinaire en quittant la ville. Peu avant minuit, en haut de la longue ligne droite traversant la forêt, il parvint à l’embranchement de la petite route. La lune surgit brusquement des nuages et baigna de sa clarté bleutée les bois noirs alentour. Au carrefour suivant, il emprunta la piste à peine carrossable avec la bande herbeuse au milieu, chaque brin d’herbe éclairé par la lueur de ses phares. De sa main libre, il appuya pour la troisième fois sur l’option « Appeler l’expéditeur ». En vain. Qu’est-ce que fichait son adjoint ? Pourquoi ne répondait-il pas ? Servaz sentit son inquiétude croître.
Il reposait son téléphone quand celui-ci se mit à vibrer.