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Il écarta un dernier buisson, s’immobilisa.

La gorge…

Le bruit de la rivière monta. Il fit un pas en arrière, saisi par le vertige. Eut un haut-le-cœur. Il se tenait au bord de la falaise. Vingt mètres plus bas, il distinguait l’eau miroitante entre les arbres, dans le clair de lune…

Il reconnut le petit claquement sec d’une branche cassée derrière lui.

Il était mort.

Il avait le choix entre sauter dans le vide, se fracasser tout en bas sur les rochers et prendre une balle dans le dos. Ou faire face à son meurtrier… Au moins saurait-il la vérité. Piètre consolation. II jeta un regard vers le bas. Ses jambes flageolèrent. Deux hivers plus tôt, l’enquête dans les montagnes lui avait procuré plusieurs moments d’angoisse incontrôlable lorsqu’il avait dû affronter son vertige. Il s’imagina en train de tomber et il eut un nouveau haut-le-cœur. Il se retourna vers les fourrés pour ne plus voir le vide, préférant encore les balles.

Il l’entendait déjà approcher. Comme un fauve. Dans un instant, il connaîtrait le visage de son ennemi…

Il jeta un nouveau coup d’oeil par-dessus son épaule, vers la gorge. Nota que la falaise ne plongeait pas d’une seule traite vers le fond. Légèrement sur sa gauche, à quelque quatre mètres en contrebas, il y avait une sorte de petite plate-forme suspendue au-dessus du vide, où s’accrochaient quelques arbustes. Il lui sembla apercevoir une ombre noire sous la roche. Un renfoncement, une excavation naturelle ? Servaz déglutit. Et si c’était sa dernière chance ? S’il parvenait à descendre jusque-là et à se glisser sous la roche ? Il rendrait le travail infiniment plus difficile à son meurtrier, car il lui faudrait à son tour prendre le risque de suivre le même itinéraire avec une seule main libre, un fusil chargé dans l’autre, alors qu’il n’aurait pas trop de ses deux mains pour s’agripper et éviter une chute mortelle. Impossible. Il n’y arriverait jamais — même si sa vie était en jeu. C’était au-dessus de ses forces.

Tu vas crever si tu restes là. Ce n’est pas le vertige qui va te tuer, c’est une balle !

Du bruit devant lui dans les fourrés… Plus le temps de réfléchir. Il se coucha à plat ventre sur le rocher, le dos tourné à la gorge pour ne pas voir le vide, concentrant son regard sur la roche à quelques centimètres de son visage, et commença sa reptation vers le bas, tâtonnant de la pointe de ses chaussures à la recherche de prises en dessous de lui. Plus vite ! II n’avait pas le temps d’assurer ses prises, il n’avait le temps de rien. Dans quelques dizaines de secondes, son poursuivant l’aurait rejoint au bord de la falaise. Il ferma les yeux, continua. L’urgence lui fouettait les sangs, ses jambes tremblaient trop violemment. Son pied gauche dérapa. Il se sentit partir, emporté par son propre poids, le torse lacéré par la roche rugueuse. Il hurla. Tenta vainement de griffer la roche avec les ongles. Dévala le rocher bombé comme un toboggan, son ventre et sa poitrine nus s’écorchant douloureusement sur chaque arête. Il sentit les arbustes lui poignarder le dos et arrêter sa chute quand il atterrit sur la minuscule plateforme. Vit le vide et roula à l’opposé, terrifié. Rampa et se terra sous la roche, dans le renfoncement, comme un animal.

Sa main chercha — et trouva — un gros caillou. Étendu sous le rocher, sa poitrine se soulevait de terreur.

Et maintenant, je t’attends…

Vas-y, descends jusqu’ici, si tu l'oses.

Il était couvert de sang, de terre, de griffures. Hirsute et hagard. Terré au fond d’un trou comme un homme de Neandertal. Il était revenu à l’état sauvage. À la peur, au vertige succédaient à présent une colère, une rage meurtrières. Si ce salopard descendait jusqu’ici, il lui défoncerait le crâne à coups de pierre.

Il n’entendait plus rien là-haut. Le fracas de la rivière rebondissait sur les parois de la gorge et couvrait tous les autres bruits. Son cœur battait toujours la chamade. L’adrénaline courait dans ses veines. L’autre ôtait peut-être là-haut, le fusil tranquillement pointé vers l’endroit exact où il se terrait, attendant qu’il daigne sortir la tête de son trou. Comme dans ce film : Délivrance. C’était en tout cas ce que lui aurait fait. Au bout d’un moment, il se relâcha. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre. Il était en sécurité tant qu’il restait là. Son agresseur ne prendrait pas le risque de descendre. Il consulta sa montre, mais elle était cassée. Il s’allongea — il pouvait rester là des heures. Puis, tout à coup, il pensa à quelque chose.

Son téléphone portable…

Il le ressortit. Il allait appeler Samira au secours quand il se rendit compte qu’un détail clochait. Mais quoi ? Il lui fallut quelques secondes pour comprendre. Servaz avait parfois l’impression de débarquer d’une machine à voyager dans le temps face aux évolutions technologiques ; il avait été l’un des derniers à faire l’acquisition d’un portable, trois ans plus tôt, et c’était Margot qui l’avait aidé à entrer les noms de ses contacts dans le répertoire. Il se souvenait très bien qu’ensemble ils avaient entré « Vincent ».

Pas : « Espérandieu ».

Il chercha le prénom de son adjoint dans le répertoire. Bingo ! Deux numéros différents ! Quelqu’un s’était servi de son portable à son insu et avait entré un contact bidon avant de lui envoyer un texto à partir de ce même numéro ! Il essaya de se souvenir à quel moment il avait laissé son téléphone sans surveillance, mais il était incapable de réfléchir sereinement.

Il fit le numéro de Samira et lui demanda d’envoyer les gendarmes en vitesse. Il allait lui demander de venir aussi quand le mot « diversion » clignota dans son esprit. Et si le but du tireur n'était pas de le tuer ? Aucune des balles ne l’avait effleuré, toutes étalent passées à distance. Soit le tireur était mauvais, soit…

— Redouble de vigilance ! gueula-t-il. Et demande des renforts ! Appelle Vincent et dis-lui de rappliquer le plus vite possible. Et dis aux gendarmes que le type est armé ! Dépêche-toi !

— Putain, qu’est-ce qu’il se passe, patron ?

— Pas le temps de t’expliquer. Faites vite !

Servaz se dit qu’il devait avoir une tête épouvantable en découvrant celles que firent les gendarmes quand ils le remontèrent au sommet de la falaise à l’aide d’une corde et d’un harnais.

— C’est une ambulance qu’on aurait dû appeler, constata Bécker.

— C’est moins grave que ça en a l’air.

Ils revinrent vers la maison à travers la forêt. Le tireur s’était envolé mais le capitaine dirigeant la brigade de Marsac avait passé plusieurs coups de fil. Dans moins d’une heure, la maison d’Elvis et les environs seraient de nouveau investis par les TIC qui les passeraient au peigne fin, collecteraient les douilles et tout indice éventuellement laissé par le tireur.

Servaz se dirigea vers la salle de bains pendant que tout le monde s’agitait à l’intérieur comme à l’extérieur. En découvrant son reflet dans la glace, il dut se rendre à l’évidence. Bécker avait raison. Il se serait croisé dans la rue, il aurait changé de trottoir. Il avait de la terre plein les cheveux, des cernes sombres sous les yeux, et des veinules avaient éclaté dans le blanc de son œil gauche qui était presque noir. Ses pupilles dilatées et luisantes lui donnaient l’air défoncé. Sa lèvre inférieure était fendue, tuméfiée, et de nombreuses traces noires mêlées à des croûtes de sang séché formaient sur son torse, son cou, ses bras et même son nez une constellation de taches, de points, de zébrures et de griffures Il aurait bien eu besoin de se nettoyer dans le lavabo, mais, au lieu de ça, il sortit son paquet de cigarettes sans cesser de se regarder dans la glace et en porta tranquillement une à ses lèvres Ses ongles étaient aussi sales que ceux d’un charbonnier et il en manquait deux à l’annulaire et à l’auriculaire de sa main droite. Il n’en continua pas moins de se scruter dans le miroir, tenant la cigarette entre ses doigts tremblants et tirant avidement dessus jusqu’au moment où il se brûla.