— Non.
Une réponse ferme, immédiate. Devincourt lui coula un regard prudent, une brève étincelle rouée sous ses lourdes paupières.
— Les gens votent, dit soudain la Baleine. Ils croient qu’ils décident… Ils n’ont aucun pouvoir de décision. Aucun. Parce qu’ils ne font que reconduire à l’infini la même caste, élection après élection, législature après législature. Le même petit groupe de gens qui décident de tout pour eux. Nous… Et quand je dis « nous », j’inclus nos adversaires politiques. Deux partis. Qui se partagent le pouvoir depuis cinquante ans. Qui font semblant de n’être d’accord sur rien alors qu’ils le sont sur presque tout… Cela fait cinquante ans que nous sommes les maîtres de ce pays et que nous vendons au bon peuple cette arnaque nommée « alternance ». Les cohabitations auraient dû lui mettre la puce à l’oreille : comment deux pouvoirs aux options radicalement opposées pourraient-ils cohabiter ? Mais non : il a continué à gober l’escroquerie comme si de rien n’était. Et nous, à profiter de ses largesses.
Il porta un champignon à sa bouche.
— Mais, ces derniers temps, certains ont voulu se partager le gâteau un peu trop vite. Ils ont oublié qu’il y a une comédie à jouer, un minimum de discrétion et de conviction à avoir. On peut pisser sur le peuple s’il croit que c’est de la pluie.
De nouveau, la Baleine s’essuya la bouche.
— Vous ne deviendrez pas le chef du parti si vous avez des casseroles, Paul. Plus maintenant. Ces temps-là sont révolus. Alors faites en sorte de ne jamais apparaître dans cette histoire. Je m’occupe du petit commandant. On va le tenir à l’œil. Mais je veux savoir : vous avez un alibi pour le soir du meurtre ?
Lacaze se cabra.
— Bon Dieu, qu’est-ce que vous croyez ? Que je l’ai tuée ?
Il vit les yeux du gros homme flamboyer. La Baleine se pencha par-dessus la table et sa voix de basse gronda comme un tonnerre entre les verres.
— Écoute-moi bien, sale petit con ! Garde tes airs de vierge effarouchée pour le tribunal, d’accord ? Je veux savoir ce que tu faisais ce soir-là : si tu étais en train de la tringler, de lui bouffer la chatte, de picoler avec des amis, de te faire une ligne dans les chiottes, s’il y avait quelqu’un avec toi ou personne, des gens qui peuvent témoigner, bordel ! Et ne me fais plus chier avec tes grands airs innocents !
Lacaze eut l’impression d’avoir reçu une gifle. Le sang quitta son visage. Il regarda autour d’eux pour s’assurer que personne n’avait entendu, puis fixa le cétacé au regard de sphinx assis en face de lui.
— J’étais… j’étais avec Suzanne. On regardait un DVD. Une comédie italienne. Depuis son… cancer, j’essaie d’être à la maison le plus souvent possible.
Le sénateur se redressa.
— Je suis désolé pour Suzanne. C’est terrible ce qui lui arrive. Suzanne est quelqu’un que j’aime beaucoup.
La Baleine avait dit cela avec une sincérité brutale. Il replongea le nez dans son assiette. Fin de la discussion. Lacaze sentit une vague de culpabilité le submerger. Il se demanda comment l’homme assis en face de lui aurait réagi s’il avait su la vérité.
26.
Quartiers
Les bruits d’abord. Omniprésents, envahissants, perturbants. Ils formaient un tissu sonore dense, incessant, une routine implacable. Voix, portes, cris, grilles, verrous, bruits de pas, trousseaux de clés… Ensuite venait l’odeur. Pas forcément désagréable, mais typique. Reconnaissable entre toutes. Toutes les prisons ont la même.
Ici, la plupart des voix étaient féminines. Quartier des femmes, maison d’arrêt de Seysses, près de Toulouse. La prison comptait trois autres bâtiments : deux pour les hommes, un pour les mineurs.
Lorsque la matonne déverrouilla la porte, Servaz se raidit. Il avait laissé son arme et sa plaque à l’entrée, rempli le registre, franchi sas et portiques de sécurité. Tout en mettant ses pas dans ceux de la gardienne et en parcourant les couloirs du quartier des femmes, il s’était préparé mentalement.
La femme lui fit signe d’entrer. Il prit une inspiration et franchit le seuil. Le numéro d’écrou 1614 était assise les coudes sur la table, mains croisées devant elle. La lumière du néon tombait sur ses cheveux châtains, qui n’étaient plus longs, souples et épais comme la dernière fois où il l’avait vue, mais courts, secs et ternes. Mais le regard n’avait pas changé. Élisabeth Ferney n’avait rien perdu de son arrogance. Ni de son autorité. Servaz aurait parié qu’elle avait réussi à se faire une place ici, comme lorsqu’elle était infirmière-chef à l’institut Wargnier. Celle devant qui tout le monde s’inclinait. Celle qui avait permis à Julian Alois Hirtmann de s’évader. Servaz avait assisté à son procès. Son avocat avait bien essayé de faire valoir qu’elle avait été manipulée par le Suisse, de la poser en victime — mais la personnalité de sa cliente avait joué contre elle. Les jurés avaient pu constater par eux-mêmes que la femme présente dans le box n’avait rien d’une victime.
— Salut, commandant.
La voix était toujours aussi ferme. Mais il y avait une nuance nouvelle : de la lassitude. Ou de la fatigue. Une intonation un brin traînante. Servaz se demanda si Lisa Ferney était sous antidépresseurs. C’était chose courante ici.
— Bonjour, Élisabeth.
— Oh, on m’appelle par mon prénom, maintenant. On est devenus potes ? Je ne savais pas… Ici, c’est plutôt Ferney. Ou 1614. La pétasse qui vous a emmené, elle, m’appelle la « connasse en chef ». Mais c’est pour la façade. En réalité, elle me rend visite la nuit et là c’est elle qui se met à genoux…
Servaz la sonda pour distinguer le vrai du faux, mais c’était peine perdue. Élisabeth Ferney était insondable. Mis à part les petites étincelles de joie mauvaise qui dansaient dans ses yeux bruns. Servaz avait connu un directeur de prison qui, pour parler des détenues dont il avait la charge, disait « les salopes » ou « les putains ». Il les injuriait systématiquement, harcelait sexuellement les plus jeunes et se rendait nuitamment dans le quartier des femmes pour se faire faire des pipes en compagnie de quelques gardiens. On l’avait révoqué, mais il n’avait subi aucune sanction pénale, le procureur ayant estimé que la révocation était une punition suffisante. Servaz était bien placé pour savoir que, dans l’univers carcéral, tout était possible.
— Vous savez ce qui me manque le plus ? poursuivit-elle, apparemment satisfaite de la réaction qu’elle lisait sur son visage. Internet. On est tous devenus accro à cette saloperie, c’est dingue. Je suis sûre que la privation de Facebook va faire grimper en flèche le nombre de suicides dans les prisons.
Il tira une chaise et s’assit face à elle, de l’autre côté de la table. Il entendait des sons à travers la porte refermée. Échos de voix, appels, un chariot qu’on faisait rouler — et puis un bruit particulier : le tintement du métal sur du métal. Servaz savait ce que c’était. L’heure de la promenade. Les surveillants en profitaient pour entrer dans les cellules et s’assurer qu’aucun barreau n’avait été scié en tapant dessus avec une barre de fer. Le bruit… Rien ne faisait davantage ressentir aux prisonniers leur solitude que ce fond sonore permanent.
— 70 % des détenues ici sont toxicomanes, vous le saviez ? Moins de 10 % bénéficient d’un traitement de substitution. La semaine dernière, une fille s’est pendue avec sa ceinture. Elle en était à sa septième tentative et elle avait fait part de son intention de recommencer. Ils l’ont quand même laissée seule sans surveillance. Vous voyez : si je voulais, je pourrais m’évader. D’une manière ou d’une autre.