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— Elle ferait sans doute comme si elle n’avait aucune nouvelle — et elle feindrait d’être déprimée…

— … et frustrée…

— Tu crois que… ?

— Je ne crois rien. Mais il serait peut-être utile de la tenir à l’œil.

— Je ne vois pas comment, dit Ziegler.

— Rends-lui visite régulièrement. Elle m’a eu l’air de se morfondre. Essaie de te rapprocher d’elle. Elle finira peut-être par lâcher un truc. Ne serait-ce que pour te donner un petit quelque chose en échange de tes visites et pour être sûre que tu reviendras la voir… Mais ne perds pas de vue que c’est une manipulatrice, une narcissique, comme Hirtmann, et qu’elle va chercher à exploiter tes failles, à t’embobiner, elle ne te dira peut-être que ce que tu as envie d’entendre.

Elle opina, l’air préoccupée.

— Je ne suis pas née de la dernière pluie. Tu penses vraiment que Margot risque quelque chose ?

Il eut l’impression qu’un paquet de vers se mettait à grouiller dans son ventre.

— Expressa nocent, non expressa non nocent, répondit-il.

Puis il traduisit : « Les choses exprimées nuisent, les non exprimées ne nuisent pas. »

Elle filait à travers la campagne, sur sa Suzuki GSR600, largement au-dessus de la vitesse autorisée. Elle laissait derrière elle les voitures scotchées à la route. Le soleil brillait sur les collines à la verdure moutonnante, foisonnante, et elle se sentait pleine d'énergie et d’impatience. Elle était de nouveau dans le coup.

Hirtmann dans le secteur…

Cela aurait dû l’effrayer, mais le défi l’excitait, au contraire. Comme un boxeur qui s’entraîne pour le match de sa vie et qui apprend que son adversaire le plus redoutable, longtemps forfait, est de nouveau dans le circuit. Prêt à remettre les gants.

— On a le résultat de l’analyse graphologique, dit Espérandieu.

Servaz suivit des yeux la silhouette d’une femme qui traversait la rue, à contre-jour dans le soleil couchant. C’était une belle soirée d’été, mais il était déçu. Quand le téléphone avait vibré dans sa poche, il avait espéré un instant que ce serait Marianne. Il avait attendu son coup de fil toute la journée.

— Ce n’est pas Claire Diemar qui a écrit le mot dans le cahier.

Les yeux de Servaz lâchèrent la silhouette. Le paysage urbain surchauffé disparut d’un coup.

— On en est sûr ?

— Le graphologue est formel. Il a dit qu’il n’y a pas l’ombre d’un doute, il a même dit qu’il parierait sa réputation là-dessus.

Servaz réfléchissait intensément. Les choses se précisaient… Son esprit tournait à plein régime, comme les bielles d’une locomotive à vapeur gavée de charbon. Quelqu’un avait écrit une phrase dénonçant Hugo dans un cahier et l’avait déposé, bien en vue, dans le bureau de Claire Diemar. Hugo était le bouc-émissaire idéal : brillant, camé, beau garçon. Et surtout, il était l’amant de Claire. Il se rendait souvent chez elle. Servaz réfléchit à ce que cela impliquait. Pas forcément que celui qui avait essayé de lui faire porter le chapeau savait pour leur liaison. Peut-être était-il simplement au courant des visites du jeune homme. Marianne, Francis, et le voisin anglais lui avaient dit tous les trois la même chose : les nouvelles circulaient vite à Marsac.

Ou bien alors, il y avait l’autre option, se dit-il en s’approchant de la bouche du parking et en s’enfonçant sous terre. Paul Lacaze…

— Une chose est sûre, dit Espérandieu. Celui qui a écrit ça est sacrément tordu.

— Si tu voulais te procurer un spécimen de l’écriture de Paul Lacaze sans qu’il le sache, tu chercherais où ? dit Servaz en pensant à l’avertissement du procureur d’Auch le matin même.

— Je ne sais pas. À la mairie ? À l'Assemblée nationale ?

— Tu n’as rien de plus discret ?

— Attends une minute, dit son adjoint. Comment aurait fait Paul Lacaze pour déposer ce cahier au lycée ? Tout le monde le connaît à Marsac. Il n’aurait certainement pas pris un risque pareil s’il s’apprêtait à la tuer…

Un point pour lui.

— Qui d’autre ?

— Quelqu’un qui peut circuler librement et sans se faire remarquer à l’intérieur du lycée. Un élève, un prof, un membre du personnel… Beaucoup de monde.

Servaz pensa une fois de plus au mystérieux tas de mégots dans la forêt. Il glissa son ticket, puis sa carte bancaire dans la caisse du parking, composa son code.

— Encore une fois, ça exclut Hirtmann du tableau, dit Espérandieu.

Servaz repoussa la porte vitrée du parking, s’avança dans le vaste espace sonore, entre les rangées de voitures.

Il regarda les chiffres et les lettres inscrits sur les piliers. B1. Il avait garé la sienne en B6.

— Comment ça ?

— Franchement, comment ton Suisse pourrait-il détenir autant d’infos sur Marsac, sur Hugo, sur le lycée ?

— Et les lettres ? Le mail ? Le CD ? Tu en fais quoi ?

Un silence dans le téléphone.

— Peut-être que quelqu’un essaye de te déstabiliser, Martin…

— Bon sang, le CD de Mahler était dans la chaîne stéréo avant même que l’enquête ne nous soit attribuée !

Touché. Pas de réponse, cette fois. Un bruit de pas derrière lui… Ils claquaient sur le béton.

— Je ne sais pas, c’est bizarre, dit Espérandieu. Il y a un truc qui ne colle pas.

Servaz devina à la voix de son adjoint qu’il était arrivé à la même conclusion que lui : cette affaire n’avait pas de sens. C’était comme s’ils avaient toutes les clés sous les yeux, mais pas la bonne serrure. Il ralentit. Il était arrivé à hauteur du Cherokee. Les pas s’étaient rapprochés… Il appuya sur la télécommande et le véhicule émit un double bip en même temps que les feux clignotèrent pour l’accueillir.

— En tout cas, fais gaf… commença son adjoint.

Servaz pivota sur lui-même. D’un seul mouvement fluide et rapide. Il était là… À quelques centimètres à peine… La main dans la poche de son blouson de cuir. Servaz vit son propre reflet dans ses lunettes noires. Il reconnut le sourire. La peau pâle et les cheveux bruns. Avant que Hirtmann ait eu le temps de sortir son arme, le flic frappa de sa main libre.

Un crochet qui lui fit terriblement mal aux phalanges. Il ne laissa cependant pas le temps au Suisse de reprendre ses esprits. Il l'attrapa par le blouson et le précipita vers une voiture de l’autre côté de l’allée, lui écrasa le visage contre la vitre arrière. Le Suisse poussa un juron. Ses lunettes de soleil tombèrent sur le sol en tintant. Servaz se colla contre son dos. La main du flic fouillait déjà la poche intérieure du blouson. Ses doigts trouvèrent ce qu’ils cherchaient… Enfin presque. Ce n’était pas une arme.

Un téléphone portable…

Il retourna son adversaire d’un seul mouvement. Ce n’était pas non plus Hirtmann. Il n’y avait pas le moindre doute. Même la chirurgie esthétique n’aurait pu changer sa physionomie à ce point. Le nez de l’homme pissait le sang. Son regard était hagard, apeuré.

— Prenez mon argent ! Allez-y ! Mais ne me faites pas de mal, je vous en supplie !

Merde ! L’homme avait à peu près le même âge que lui et mauvaise haleine. Servaz attrapa les lunettes de soleil par terre, les lui remit sur le nez et tapota la veste de cuir.