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Elle attendit encore un peu, puis commença à bouger, mais se raidit aussitôt.

Une branche venait de craquer, tout près. Comme si quelqu’un avait marché dessus. Elle se figea. Tendit l’oreille, mais son cœur battait à tout rompre et elle n’entendait que le tumulte de son sang dans ses oreilles et le remue-ménage des feuillages qui bruissaient là-haut, dans la brise du soir.

Qu’est-ce que c’était ? Comme un animal aux abois, sa tête pivota à droite et à gauche. Mais la forêt était de plus en plus noire sous la masse compacte des feuillages. Seul le ciel au-dessus restait d’un gris plus clair. Qu’est-ce que c’était ?

Elle fit un pas de plus vers la sortie, plus qu’une dizaine de mètres, lorsqu’elle fut brutalement poussée en avant et jetée à terre. Elle sentit un poids énorme s’abattre sur son dos. Elle heurta durement le sol. Respira une haleine qui sentait la marijuana, un souffle chaud tout contre sa joue en même temps qu’une main lui écrasait la tête dans la terre et les feuilles.

— Espèce de salope, tu nous espionnais, c’est ça ?

Elle se tortilla, mais David l’écrasait de tout son poids. Sa joue contre la sienne. Sa barbe dure la piquait.

— Tu sais que tu m’as toujours plu, Margot. J’ai toujours kiffé tes piercings et tes tatouages, j’ai toujours eu envie de ton p’tit cul. Mais toi, bien sûr, tu n’avais d’yeux que pour Hugo — comme toutes ces pétasses !

— David, lâche-moi !

Elle sentit avec horreur une main chaude et moite se faufiler sous son tee-shirt, des doigts immondes s’emparer d’un de ses seins.

— Qu’est-ce que tu fous, bon Dieu ? Arrête ça ! Arrête, merde !

— Tu sais ce qu’on fait aux filles comme toi ? Sérieux, tu sais ce qu’on leur fait ?

Sa voix comme un murmure dans son oreille. Soudain, ses doigts tordirent méchamment un téton, et la douleur la fit hurler. Une autre main se glissait déjà dans son short, par-derrière. Elle hoqueta.

— C’est quoi, ton problème ? Ça te branche pas, une petite baise vite fait, bien fait ? Me dis pas que tu préfères le faire avec cet attardé ?

Il allait la violer. Cette perspective était tellement inconcevable, irréelle, que son cerveau la refusait. Ici, à quelques dizaines de mètres du lycée… Une terreur aveuglante la submergea. Un sentiment de panique et d’horreur. Elle se débattit de toutes ses forces et il dut retirer ses mains pour lui tenir les poignets et la maintenir au sol. Il était fort. Trop fort pour elle.

— « Soit, mettons que je suis un goujat et elle possède un grand cœur… des sentiments élevés… une éducation parfaite, cependant… ah ! Si elle avait eu pitié de moi ! »…

La main repartait à l’attaque dans son short, cette fois par-devant, sous son ventre, tandis qu’il récitait. Des doigts inquisiteurs dans l’espace étroit entre son short et sa peau. Elle eut un nouveau hoquet. Elle sentait le bas-ventre de David écrasé contre ses fesses. Il bandait.

— « Or Catherine Ivanovna, malgré sa grandeur d’âme… est injuste… »

— Tolstoï ! hasarda-t-elle pour distraire son attention sans cesser de se tortiller vigoureusement.

— Ah, ah, bien essayé ! Perdu ! C’est Dostoïevski : Crime et Châtiment… Dommage que ce connard de Van Acker ne soit pas là. Lui qui t’a à la bonne…

Un de ses doigts était entré dans sa culotte.

— Arrête ! Lâche-moi ! David, ne fais pas ça ! Ne fais pas ça !

— Tais-toi, murmura-t-il dans son oreille. Ferme ta gueule maintenant.

Des mots prononcés d’une voix douce. Douce, mais incontestablement changée. Chargée de menace. Il ne jouait plus. Il était ailleurs. II était devenu quelqu’un d’autre.

Il avait plaqué l’autre main sur sa bouche pour l’empêcher de hurler, et Margot tenta de le mordre. En vain. Avec un sentiment d’horreur absolue, elle sentit les doigts de David glisser plus avant dans sa culotte. Incapable de réagir, son esprit se détachait de son corps. Ce n’était plus elle non plus, c’était quelqu’un d’autre.

Ce qui se passait ne la concernait pas.

Il allait lui enlever son short, et puis il la violerait, là, par terre…

Cela ne te concerne pas…

Soudain, la main de David fut violemment retirée de sa culotte et elle l’entendit pousser un juron au-dessus d’elle. Il y eut un choc, un nouveau cri de douleur de David et, avant même qu’elle ait pu se relever, elle vit son visage écrasé par terre tout près du sien.

— Vous me faites mal !

— TA GUEULE, SALE PETIT ENFOIRÉ DE MERDE !

Elle connaissait cette voix. Elle roula sur elle-même et regarda l’adjointe de son père — celle qui avait un visage bizarre, mais des fringues hyper cool — en train de passer les menottes à David, un genou sur son dos.

— Ça va ? lui demanda Samira Cheung en la regardant.

Elle hocha la tête, essuya ses genoux pleins de terre et de brins d’herbe.

— J’allais pas le faire, gémit David, Ia joue contre le sol. Je vous jure, putain : j’allais pas le faire ! C’était juste comme ça !

— T’allais pas faire quoi ? (La voix de Samira sortait de sa bouche aussi effilée et dangereuse qu’une lame de rasoir.) La violer, c’est ça ? C’est déjà fait, connard ! Ce que tu as fait, techniquement, ça s’appelle un viol, pauvre abruti !

Elle vit un sanglot secouer les épaules de David.

— Laissez-le, dit Margot.

— QUOI ?

— Laissez-le… Il voulait juste me faire peur. Il n’avait pas l’intention de me violer… c’est vrai.

— Sans déconner ? Et comment tu sais ça ?

— Laissez-le partir.

— Margot…

— Je ne porterai pas plainte de toute façon. Vous ne pouvez pas m’y obliger.

— Margot, c’est à cause de ce genre de…

— Fichez-lui la paix ! Laissez-le partir !

Elle croisa le regard de David. Un mélange d’incompréhension, de stupeur et de reconnaissance dans ses yeux dorés.

— Comme tu voudras… Mais compte sur moi pour en parler à ton père.

Elle hocha la tête, honteuse, sous le regard furibond de la fliquette. Le cliquetis des menottes qu’on défait. Margot vit Samira relever David et coller son visage à cinq centimètres de celui du jeune homme, ses yeux aussi noirs que du goudron.

— Est-ce que t’as la trouille ? Parce que tu devrais. Tu as été à deux doigts de foutre ta vie et la sienne en l’air, et je vais t’avoir à l’œil dorénavant. Fais-moi plaisir : fais une connerie. Rien qu’une seule. N’importe laquelle. Et je serai là…

David jeta un regard à Margot.

— Merci.

Elle lut une expression difficilement déchiffrable dans ses yeux. De la honte ? De la reconnaissance ? De la peur ? Puis il s’éloigna. À son tour, Samira se tourna vers Margot, qui était toujours assise par terre.

— Tu trouveras le chemin toute seule, dit la femme-flic froidement.

Elle s’en alla par le même chemin. Margot l’écouta écarter les feuillages et remonter l’allée le long des courts de tennis d’un pas pressé. Son cœur était dans la zone rouge depuis un moment et elle prit plusieurs respirations en se demandant par quel miracle l'adjointe de son père s’était trouvée là au bon moment. Est-ce qu’il la faisait surveiller ? Elle attendit que le silence soit revenu, que la nuit eût repris possession de la forêt. Alors seulement, elle roula sur elle-même, s’allongeant dans l’herbe, sur le dos, les yeux lovés vers le ciel de plus en plus gris et sombre entre les feuillages noirs. Elle colla ses écouteurs dans ses oreilles, demanda à Marilyn Manson de chanter Sweet Dreams dans ses tympans — et puis elle se mit à répandre des larmes et à sangloter jusqu’à épuisement.