— Et que l’attitude du Roi des Rêves est loin d’être désintéressée, dit Deliamber. Nous devrions également leur faire prendre conscience de cela… qu’il a tout à gagner à la traîtrise de son fils.
— C’est ce que nous allons faire, intervint Lorivade avec véhémence. Les messages de l’Île arrivent maintenant en redoublant de force. Ils vont neutraliser les rêves pernicieux du Roi. La Dame m’est apparue en rêve la nuit dernière et m’a montré le genre de message qui sera utilisé. C’est une vision de l’épisode de Tilomon, de la substitution de Coronal. Elle leur montrera votre nouveau visage, lord Valentin, et vous nimbera du rayonnement du Coronal et de la constellation. Et elle représentera le faux Coronal comme un traître, un être vil à l’esprit retors.
— Quand cela doit-il commencer ? demanda Valentin.
— Elle attend votre agrément.
— Alors, ouvrez dès ce soir votre esprit à la Dame, dit-il à Lorivade, et dites-lui que les messages doivent commencer.
— Comme tout cela me semble étrange ! dit doucement Khun de Kianimot. Une guerre des rêves ! Si jamais j’avais douté d’être sur un autre monde, toute cette stratégie m’en convaincrait.
— Ami, dit Valentin en souriant, il vaut mieux se battre avec des rêves qu’avec des épées et des propulseurs d’énergie. Il est préférable d’arriver à nos fins par la persuasion que par un massacre.
— Une guerre des rêves, répéta Khun d’un air abasourdi. Les choses se passent différemment sur Kianimot. Oui pourrait dire quelle manière est la plus sensée ? Mais je crois qu’il y aura des combats aussi bien que des messages avant d’en avoir fini avec cette affaire, lord Valentin.
D’un air sombre, Valentin regarda l’être à la peau bleue.
— Je crains que vous n’ayez raison, dit-il.
Cinq nouveaux jours s’écoulèrent avant qu’ils atteignent les faubourgs de Pendiwane. La nouvelle de leur avance s’était maintenant répandue dans tout le pays ; des fermiers arrêtaient le travail des champs pour regarder passer la caravane de flotteurs, et des foules se pressaient le long des routes dans les régions à population plus dense.
Valentin estimait que c’était déjà cela de gagné. Nul ne leur avait jusqu’alors montré le poing. On les considérait plus comme des objets de curiosité que comme des menaces. C’était plus qu’il ne pouvait demander.
Mais lorsque Pendiwane ne fut plus distante que d’une journée de voyage, l’avant-garde revint les informer qu’une force armée était rassemblée devant la porte occidentale de la cité pour leur en interdire l’accès.
— Des soldats ? demanda Valentin.
— Des milices populaires, répondit Ermanar. Formées en hâte, si l’on en juge par leur apparence. Ils ne portent pas d’uniforme, seulement des brassards portant l’emblème de la constellation.
— Excellent. La constellation m’est consacrée. J’irai au-devant d’eux et leur demanderai de me faire serment d’allégeance.
— Comment serez-vous vêtu, monseigneur ? demanda Vinorkis.
Valentin montra les vêtements simples qu’il avait portés depuis l’Île du Sommeil, une tunique blanche avec une ceinture et une casaque légère.
— Eh bien, comme ceci, je suppose. Le Hjort secoua lentement la tête.
— Je pense que vous devriez porter un costume d’apparat et une couronne. Je le pense très sincèrement.
— Mon intention était de ne pas faire d’effet trop ostentatoire. S’ils voient un homme portant une couronne et dont le visage n’est pas celui du lord Valentin qu’ils connaissent, le premier mot qui leur viendra à l’esprit sera celui d’usurpateur, vous ne croyez pas ?
— Je ne suis pas de votre avis, répliqua Vinorkis. Vous arrivez devant eux et vous déclarez : Je suis votre roi légitime. Mais vous n’avez pas l’air d’un roi. Une mise simple et de l’aisance dans les manières peuvent vous valoir des amis dans une discussion paisible, mais pas devant un grand rassemblement de forces armées. Vous feriez bien de vous vêtir de manière plus majestueuse.
— J’espérais ne tabler que sur la simplicité et la sincérité, comme je l’ai fait depuis Pidruid.
— La simplicité et la sincérité, certainement, dit Vinorkis. Mais aussi une couronne.
— Carabella ? Deliamber ? Conseillez-moi !
— Un peu d’ostentation ne serait pas préjudiciable, dit le Vroon.
— Et puis ce sera ta première apparition publique en tant que prétendant au Château, dit Carabella. Je pense qu’une certaine magnificence royale ne peut que te servir.
— Je crains de m’être détaché de ce genre de costumes pendant nos longs mois d’errance, fit Valentin en riant. L’idée de porter une couronne maintenant me semble tellement comique. Un objet de métal tordu qui dépasse de mon crâne, un bijou qui…
Il s’arrêta et les vit tous bouche bée devant lui.
— Une couronne, reprit-il d’un ton moins enjoué, n’est qu’un signe extérieur du pouvoir, un colifichet, un ornement. Des enfants peuvent être impressionnés par ce genre de jouet, mais des citoyens adultes qui…
Il s’interrompit derechef.
— Monseigneur, commença Deliamber, vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti la première fois où ils sont venus vous trouver au Château et où ils ont ceint votre front de la couronne à la constellation ?
— Je dois reconnaître que cela m’a fait un frisson dans le dos.
— Oui. Une couronne peut être un ornement pour enfant, un ridicule colifichet, c’est vrai. Mais c’est également un symbole d’autorité qui distingue le Coronal du commun des mortels et transforme un quelconque Valentin en lord Valentin, l’héritier de lord Prestimion et de lord Confalume, de lord Stiamot et de lord Dekkeret. Nous vivons de tels symboles. Monseigneur, la Dame votre mère a beaucoup contribué à vous restituer la personnalité qui était la vôtre avant Tilomon, mais il reste en vous beaucoup de Valentin le jongleur, même maintenant. Et ce n’est pas une mauvaise chose. Pourtant, je crois que l’occasion appelle un peu plus de solennité et un peu moins de simplicité.
Valentin garda le silence, repensant aux marmonnements et aux mouvements de tentacules de Deliamber, lorsqu’il s’était rendu compte qu’il fallait parfois se livrer à des effets théâtraux pour arriver au résultat voulu. Ils étaient dans le vrai et c’était lui qui avait tort.
— Très bien, dit-il. Je porterai une couronne, si l’on peut m’en confectionner une à temps.
Un des hommes d’Ermanar lui en fabriqua une en toute hâte en utilisant des débris d’un moteur de flotteur défectueux, le seul métal disponible. Valentin estima que, compte tenu de sa nature improvisée, c’était du beau travail. L’assemblage n’était pas trop grossier, les rayons de la constellation assez régulièrement espacés sur le pourtour du cercle, l’armature intérieure convenablement enroulée. Il n’y avait, bien entendu, aucune comparaison possible avec la couronne authentique, avec ses incrustations et ses ciselures de sept métaux rares, ses fleurons de pierres précieuses, ses trois étincelantes pierres de diniaba montées sur le bandeau. Mais cette couronne – fabriquée au cours du grand règne de lord Confalume qui avait dû se délecter de tout le déploiement de la pompe impériale – était ailleurs au même moment et celle-ci, une fois qu’elle aurait pris place sur le front sacré, acquerrait comme par magie la majesté appropriée. Valentin la tint à la main pendant un long moment. Malgré le dédain pour ce genre de choses qu’il avait exprimé la veille, il ne pouvait s’empêcher d’être lui-même quelque peu impressionné.