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Il désigna Carabella d’un signe de tête.

— À sa manière, cette femme est aussi ardente que vous, madame. Soyez assurée que si ces Skandars avaient tenté de vous causer le moindre tort, elle les en aurait empêchés à elle seule. C’est un simple malentendu, rien d’autre. Posez votre arme, vous ne courez aucun danger parmi nous.

La géante parut quelque peu calmée par la courtoisie et le charme du discours de Valentin. Elle abaissa lentement son sabre à vibrations et le rengaina.

— Qui êtes-vous ? grogna-t-elle. Pourquoi tout ce cortège ?

— Je m’appelle Valentin et nous sommes des jongleurs itinérants, et ce Skandar est Zalzan Kavol, le maître de notre troupe.

— Je m’appelle Lisamon Hultin, répondit la géante, et je loue mes services comme garde du corps et guerrière, même si cela se fait rare maintenant.

— Nous perdons du temps, intervint Zalzan Kavol, et devrions avoir repris notre route, à condition, bien entendu, d’être entièrement pardonnés d’avoir trouble votre repos.

Lisamon Hultin hocha la tête d’un geste brusque.

— Oui, c’est cela, reprenez votre route. Mais vous savez que vous traversez un territoire dangereux ?

— Les frères de la forêt ? demanda Valentin.

— Ils sont partout. Les bois en sont remplis, un peu plus loin.

— Et pourtant vous n’avez pas peur d’eux ? demanda Deliamber.

— Je parle leur langage, répondit Lisamon Hultin. J’ai négocié un traité privé avec eux. Croyez-vous que sinon j’oserais jouer des mâchoires avec un fruit du dwikka ? Je suis peut-être un peu forte, mais pas lourde à ce point, petit sorcier.

Puis, se tournant vers Zalzan Kavol, elle demanda :

— Où allez-vous ?

— À Mazadone, répondit le Skandar.

— À Mazadone ? Il y a du travail pour vous à Mazadone ?

— C’est ce que nous verrons sur place.

— Il n’y a rien pour vous là-bas. J’en reviens. Le duc vient de mourir et un deuil de trois semaines a été décrété dans toute la province. À moins qu’on n’engage des jongleurs pour des funérailles ?

Le visage de Zalzan Kavol se rembrunit.

— Pas de travail à Mazadone ? Pas de travail dans toute la province ? Mais il nous faut subvenir à nos frais ! Nous n’avons déjà rien gagné depuis Dulorn ! Comment allons-nous faire ?

Lisamon Hultin cracha un morceau de pulpe du fruit du dwikka.

— Ce n’est pas mon problème, dit-elle. De toute façon, vous ne pouvez pas atteindre Mazadone.

— Quoi ?

— À cause des frères de la forêt. Ils ont bloqué la route à quelques kilomètres d’ici. Ils demandent aux voyageurs de leur payer tribut ou quelque chose d’aussi absurde. Ils ne vous laisseront pas passer. Vous aurez de la chance si vous ne vous faites pas cribler de flèches.

— On verra bien s’ils ne nous laissent pas passer ! s’écria Zalzan Kavol.

— Ils ne vous laisseront pas passer sans moi, fit la guerrière en haussant les épaules.

— Sans vous ?

— Je vous l’ai déjà dit, je parle leur langage. Je peux acheter votre passage, en palabrant un peu. Êtes-vous intéressés ? Cinq royaux devraient faire l’affaire.

— Quel usage les frères de la forêt font-ils de l’argent ? demanda Zalzan Kavol.

— Oh ! ce n’est pas pour eux, fit-elle d’un ton désinvolte. Cinq royaux pour moi. Je leur offrirai autre chose en échange. D’accord ?

— C’est absurde ! Cinq royaux, c’est une véritable fortune !

— Je ne marchande pas. L’honneur de notre corporation l’interdit. Bonne chance pour la route.

Elle gratifia Thelkar et Erfon d’un regard glacial.

— Si vous le désirez, vous pouvez prendre un peu du fruit du dwikka avant de partir. Mais faites en sorte de ne pas être en train d’en manger quand vous rencontrerez les frères de la forêt !

Elle fit demi-tour avec une lourde dignité et se dirigea vers l’énorme fruit tombé sous l’arbre. Tirant son sabre, elle en découpa trois larges tranches qu’elle poussa d’un geste méprisant vers les deux Skandars qui les glissèrent d’un air gêné dans le panier en osier.

— Tout le monde dans la roulotte ! cria Zalzan Kavol. La route est longue jusqu’à Mazadone.

— Vous n’irez pas bien loin aujourd’hui, dit Lisamon Hultin, en accompagnant ses paroles d’un grand rire de dérision. Vous serez vite de retour ici… si vous survivez !

5

Les flèches empoisonnées des frères de la forêt préoccupèrent Valentin pendant les premiers kilomètres. Cette mort horrible et soudaine ne lui disait rien du tout. La forêt était profonde et mystérieuse, avec une végétation primitive, des fougères aux sporanges argentés, des prèles vitreuses de quatre mètres de haut et des groupes d’énormes champignons pâles troués de cratères bruns. Dans un cadre aussi inquiétant, tout pouvait arriver, et cela risquait bien d’être le cas.

Mais le jus du fruit du dwikka était un puissant tranquillisant. Vinorkis découpa une des énormes tranches et fit passer des petits cubes à tout le monde. La pulpe, à la saveur très douce et à la consistance granuleuse, se dissolvait rapidement sur la langue et les alcaloïdes qu’elle contenait passaient dans le sang et montaient à la tête, plus vite que le vin le plus fort. Valentin se sentit gagné par une douce chaleur euphorique. Il se laissa aller en arrière dans le compartiment des passagers, un bras passé autour de Carabella, l’autre autour de Shanamir. À l’avant, Zalzan Kavol était évidemment plus détendu lui aussi, car il accéléra l’allure de la roulotte, la lançant à une vitesse folle peu en rapport avec sa prudence habituelle. Même Sleet, si peu communicatif en général, se coupa une nouvelle tranche de fruit du dwikka en entonnant une chanson paillarde :

Lord Barhold arriva sur la grève Avec couronne, chaîne et seau Pour forcer la main du vieux Gornup Et lui faire manger son…

La roulotte s’arrêta brusquement, si brusquement que Sleet fut projeté en avant et faillit tomber sur les genoux de Valentin et qu’une tranche humide de fruit du dwikka vint s’écraser sur la figure de Valentin. Il s’essuya le visage en riant et en clignant les yeux. Quand il put voir de nouveau, il s’aperçut que tout le monde était rassemblé à l’avant de la roulotte, regardant entre les épaules des Skandars assis sur le siège du conducteur.

— Que se passe-t-il ? demanda Valentin.

— Des lianes à glu, répondit Vinorkis, l’air parfaitement calme. Elles bloquent la route. La géante disait vrai.

Aucun doute. Les lianes collantes et résistantes avaient été tendues en diagonale entre les fougères de manière à former une chaîne à la fois souple et robuste, large et épaisse. La forêt qui flanquait la route était absolument impénétrable à cet endroit. La roulotte n’avait aucune possibilité d’avancer.

— Est-ce difficile à couper ? demanda Valentin.

— Nous pourrions y arriver en dix minutes avec nos lanceurs d’énergie, répondit Zalzan Kavol. Mais regardez là-bas.

— Les frères de la forêt, murmura Carabella.

Ils grouillaient partout dans la forêt, accrochés à tous les arbres, mais ne s’approchaient pas de la roulotte à moins de trente mètres. Vus de près, ils ressemblaient moins à des singes qu’à des sauvages d’une espèce intelligente. C’étaient de petits êtres nus, à la peau lisse gris bleuté et aux membres grêles. Leurs têtes glabres étaient longues et étroites, le front plat et fuyant, le cou frêle et allongé. Ils avaient la poitrine creusée et le squelette décharné. Tous, mâles et femelles, portaient une sarbacane attachée sur la hanche. Ils montraient la roulotte du doigt en babillant entre eux et en émettant de petits cris aigus et des sifflements.