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— C’est le pont du Coronal, dit Deliamber, et à notre droite, c’est le pont du Pontife, et plus loin en aval, se trouve le pont des Rêves. Ce sont tous des ouvrages anciens et célèbres.

— Mais pourquoi construire des ponts à un endroit où le fleuve est si large ? demanda Valentin, tout perturbé.

— C’est un des points où les rives sont le plus rapprochées, répondit Deliamber.

— Le cours du Zimr, expliqua le Vroon, était de quelque onze mille kilomètres. Il prenait sa source au nord-ouest de Dulorn, à l’extrémité de la grande vallée, et coulait en direction du sud-est en traversant tout le continent de Zimroel jusqu’à la ville côtière de Piliplok sur la Mer Intérieure. Ce fleuve agréable, navigable sur toute sa longueur, était un cours d’eau rapide et d’une largeur phénoménale, décrivant de larges méandres comme un aimable serpent. Ses rives étaient occupées par des centaines de villes opulentes et d’importants ports fluviaux dont Khyntor était le plus occidental. De l’autre côté de la ville, s’éloignant vers le nord-est et à peine visibles dans le ciel nuageux, s’élevaient les pics déchiquetés des Marches de Khyntor, neuf hautes montagnes sur les versants glacés desquelles vivaient des tribus de rudes et intrépides chasseurs. On les trouvait à Khyntor une bonne partie de l’année, troquant des peaux et du gibier contre des produits manufacturés.

Cette même nuit, Valentin rêva qu’il pénétrait dans le Labyrinthe pour conférer avec le Pontife.

Ce n’était pas un rêve vague et brumeux, mais d’une précision aiguë et presque douloureuse. Il était debout sous une lumière crue d’hiver et voyait devant lui un temple à ciel ouvert, aux murs droits et blancs, dont Deliamber lui dit qu’il s’agissait de l’entrée du Labyrinthe. Il était accompagné du Vroon et de Lisamon Hultin, ainsi que de Carabella, qui formaient autour de lui une phalange protectrice, mais quand Valentin s’engagea sur la terrasse d’ardoise nue, il se retrouva seul. Un être à la mine sinistre et rébarbative se dressait devant lui. La forme de cette créature lui était inconnue et elle n’appartenait à aucune des races non humaines installées depuis longtemps sur Majipoor – ce n’était ni un Lii ni un Ghayrog ni un Vroon ni un Skandar ni un Hjort ni un Su-Suheris, mais quelque chose de mystérieux et de déconcertant, une créature musculeuse, aux bras épais, à la peau rouge et grêlée, le crâne en forme de dôme arrondi dans lequel flamboyaient des yeux jaunes brillant d’une rage presque intolérable. Cet être humain demanda à Valentin quel était l’objet de sa demande d’audience auprès du Pontife.

— Le pont de Khyntor a grand besoin d’être réparé, répondit Valentin. C’est la tâche séculaire du Pontife de s’occuper de ce genre d’affaires.

— Croyez-vous que le Pontife daignera s’y intéresser ? demanda en riant la créature aux yeux jaunes.

— Il est de mon devoir de requérir son aide.

— Alors, passez.

Le gardien du portique lui fit signe d’avancer avec une politesse sardonique et s’écarta pour le laisser passer. Au moment où Valentin arrivait à sa hauteur, la créature émit un grondement à glacer le sang puis il claqua une porte derrière Valentin. La retraite était coupée. Devant Valentin s’ouvrait un corridor étroit et tortueux, éclairé par une lumière blanche, crue et aveuglante émanant d’une source invisible. Pendant des heures, Valentin suivit le chemin qui descendait en spirale. Puis les murs du corridor commencèrent à s’écarter et il se retrouva dans un autre temple de pierre blanche à ciel ouvert, peut-être le même que précédemment car l’être à la peau rouge et grêlée lui bloquait de nouveau le passage en grondant avec la même incommensurable rage.

— Voici le Pontife, rugit la créature. Valentin regarda derrière elle à l’intérieur d’une salle obscurcie et vit le souverain impérial de Majipoor assis sur un trône, revêtu de robes noires et écarlates, et portant la tiare pontificale. Et le Pontife de Majipoor était un monstre doté de plusieurs bras et de plusieurs jambes, avec le visage d’un homme mais les ailes d’un dragon, et il hurlait et rugissait comme un forcené sur son trône. Un sifflement terrifiant sortait des lèvres du Pontife, et l’odeur qu’il dégageait était une affreuse puanteur, et les ailes noires battaient l’air avec violence, giflant Valentin de coups de vent froid.

— Votre Majesté, dit Valentin. Puis il s’inclina et répéta :

— Votre Majesté.

— Votre Seigneurie, répondit le Pontife.

Puis il éclata de rire, tendit les bras vers Valentin et le tira en avant, et Valentin se retrouva sur le trône alors que le Pontife, riant comme un possédé, s’enfuyait dans un corridor violemment éclairé, battant des ailes en courant, hurlant et divaguant jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Valentin se réveilla, trempé de sueur, dans les bras de Carabella. Sur son visage se lisait une inquiétude proche de la peur, comme si l’épouvante que Valentin venait de vivre en rêve n’avait été que trop évidente pour elle, et elle le tint serré contre elle pendant un bon moment, sans rien dire, pour lui laisser le temps de réaliser qu’il était réveillé. Tendrement, elle lui caressait les joues.

— Tu as crié trois fois, lui dit-elle.

— Il y a des fois, dit-il après avoir bu un peu de vin dans la gourde qui était près du lit, où il parait plus épuisant de dormir que de rester éveillé. Mes rêves sont extrêmement pénibles, Carabella.

— Il y a beaucoup de choses dans ton âme qui demandent à s’exprimer.

— Elles le font avec beaucoup d’acharnement, dit Valentin avant de se nicher contre sa poitrine. Si les rêves sont la source de la sagesse, j’espère ne pas devenir plus sage d’ici le lever du jour.

9

À Khyntor, Zalzan Kavol paya le passage pour la troupe à bord d’un bateau à vapeur à destination de Ni-moya et de Piliplok. Mais ils n’allaient descendre le fleuve que sur une petite partie de son cours, jusqu’à la petite ville de Verf d’où l’on accédait au territoire métamorphe.

Valentin regrettait de devoir abandonner le vapeur à Verf, alors qu’il pouvait facilement, pour dix ou quinze royaux supplémentaires, descendre tout le fleuve jusqu’à Piliplok et embarquer pour l’Île du Sommeil. Car, après tout, sa destination la plus urgente dans l’immédiat n’était pas la réserve des Changeformes mais l’Île de la Dame où il pourrait peut-être trouver confirmation des visions qui le tourmentaient. Mais le moment n’était pas encore venu, pas tout à fait.

Il ne fallait pas bousculer le destin, se dit Valentin.

Jusqu’alors, les choses avaient évolué sans hâte mais vers un but bien défini, même s’il n’était pas toujours parfaitement compréhensible. Il n’était plus l’oisif plein de simplicité et de joie de vivre de Pidruid, et bien qu’il ne sût pas avec certitude ce qu’il était en train de devenir, il avait le sentiment très clair d’une évolution intérieure, de frontières franchies sans retour. Il se voyait comme un acteur dans un drame aussi vaste que confus dont les scènes décisives étaient encore éloignées dans l’espace et dans le temps.

Le vapeur était un bâtiment grotesque et extravagant, mais qui n’était pas dénué d’une certaine beauté. Les long-courriers qui avaient mouillé dans le port de Pidruid avaient été conçus pour allier la grâce à la robustesse puisqu’ils avaient à effectuer des traversées de plusieurs milliers de kilomètres entre les différents ports. Alors que le vapeur, limité à la navigation fluviale, était un bateau ramassé et aux larges baux, tenant plus de la plate-forme flottante que du navire mais, comme pour compenser l’inélégance de ces formes, ses constructeurs l’avaient décoré d’une profusion d’ornements – un grand pont surélevé et surmonté d’une triple figure de proue peinte en rouge et jaune flamboyants, une énorme cour centrale qui avait presque les dimensions d’une place de village, avec des statues, des pavillons et des salons de jeux, et à la poupe, une superstructure à plusieurs niveaux pour le logement des passagers. Sous le pont se trouvaient la cargaison, la timonerie, des salles à manger et les cabines de l’équipage ainsi que la chambre des machines d’où s’élevaient deux gigantesques cheminées qui s’incurvaient le long de la coque avant de s’élancer droit vers le ciel comme les cornes d’un démon. Toute la charpente du bateau était en bois, car le métal était trop rare sur Majipoor pour des constructions aussi importantes et la pierre était en général considérée comme un matériau impropre à une utilisation maritime, et les charpentiers avaient déployé toute leur imagination pour décorer presque chaque centimètre carré de la surface, l’enjolivant de moulures, de volutes bizarres, de solives en saillies et autres fioritures.