— À quoi penses-tu, Valentin ? demanda-t-elle finalement.
— À Sleet. Il me manque, ce petit homme.
— Il va se montrer. Nous allons le trouver à quatre îles d’ici.
— Je l’espère, dit Valentin en lui entourant les épaules de son bras. Je pense aussi à tout ce qui s’est passé et à tout ce qui va se passer. J’ai l’impression d’évoluer dans un monde de rêve, Carabella.
— Qui peut dire, en fait, où est le rêve et où est la réalité ? Nous agissons d’après les recommandations du Divin, et nous ne posons pas de questions, car il n’y a pas de réponses. Tu comprends ce que je veux dire ? Il y a, bien entendu, des questions et des réponses. Je peux te dire quel jour nous sommes, et ce que nous avons eu au dîner, et le nom de cette île, si tu me le demandes, mais il n’y a pas de questions, il n’y a pas de réponses.
— C’est bien ce que je pense aussi, dit Valentin.
6
Zalzan Kavol avait affrété un des plus beaux bateaux de pêche de l’île, un merveilleux, trimaran turquoise baptisé Gloire de Mardigile. C’était un voilier de quinze mètres, prenant fièrement appui sur ses trois coques et dont les voiles, immaculées et éblouissantes sous le soleil matinal, étaient entourées d’une gaine vermillon qui donnait un air de fête à l’embarcation. Leur capitaine était un homme d’âge mûr, un des pêcheurs les plus prospères de l’île, un nommé Grigitor, grand et robuste, dont les cheveux descendaient jusqu’à la taille et la peau était si éclatante qu’elle semblait huilée. C’était un de ceux qui avaient sauvé Deliamber et Zalzan Kavol dès que la nouvelle qu’un bateau avait coulé s’était répandue sur l’île. Il avait cinq membres d’équipage, ses filles et ses fils, tous beaux et bien découplés à son image.
Ils mirent d’abord le cap sur Burbont, à moins d’une demi-heure de voile, puis s’engagèrent dans un chenal peu profond, aux eaux vertes, qui séparait des autres les deux îles les plus écartées. Le fond de la mer était constitué d’un banc de sable blanc et le soleil y pénétrait aisément, dessinant sur le sable des motifs aux paillettes étincelantes et montrant la faune sous-marine, les diables de mer, les crabes aux pinces tranchantes, les homards aux queues énormes, les multitudes de poissons aux couleurs criardes et les sinistres murènes. Ils virent même passer un petit dragon de mer, beaucoup trop près de la terre pour son bien et visiblement désorienté. Une des filles de Grigitor exhorta son père à le poursuivre, mais il en écarta l’idée en déclarant qu’ils s’étaient engagés à transporter au plus vite leurs passagers jusqu’à Rodamaunt Graun.
Ils naviguèrent toute la matinée, passant au large de trois nouvelles îles – Richelure, Grialon et Voniaire, annonça leur capitaine –, et à midi ils jetèrent l’ancre pour déjeuner. Deux des enfants de Grigitor se mirent à l’eau pour chasser, nageant nus dans l’eau étincelante comme de superbes animaux, harponnant rapidement poissons et crustacés sans presque jamais manquer leur but. Ce fut Grigitor qui prépara le repas, des cubes de chair blanche et crue marinée dans une sauce épicée et arrosés de vin vert pétillant. Deliamber se retira peu après le début du repas et alla se percher sur la pointe de l’une des coques extérieures, le regard fixé sur le nord. Valentin remarqua son absence au bout d’un moment et se disposait à aller le rejoindre, mais Carabella le retint par le poignet.
— Il est en transe, dit-elle. Laisse-le.
Cela retarda de quelques minutes leur départ après le déjeuner, jusqu’à ce que le petit Vroon descende de son perchoir pour les rejoindre. Le magicien avait l’air ravi.
— J’ai projeté mon esprit devant nous, annonça-t-il Et je vous apporte une bonne nouvelle : Sleet est en vie !
— C’est vraiment une bonne nouvelle ! s’écria Valentin. Où est-il ?
— Sur une des Iles de ce groupe, répondit Deliamber en agitant ses tentacules dans une direction imprécise. Il est en compagnie de plusieurs membres de l’équipage de Gorzval qui ont échappé au désastre à bord d’un canot.
— Dites-moi de quelle île il s’agit, et nous allons mettre le cap sur elle.
— Elle est de forme circulaire, avec une baie d’un côté et une nappe d’eau en son centre. Les habitants ont la peau noire, de longs cheveux bouclés et des anneaux dans le lobe des oreilles.
— Kangrisorn, fit immédiatement une des filles de Grigitor.
Son père acquiesça de la tête.
— C’est bien Kangrisorn, dit-il. Levez l’ancre ! Kangrisorn était à une heure au vent, ce qui les déroutait légèrement. C’était l’un d’une demi-douzaine de petits atolls, simples récifs de corail émergés, en forme d’anneau, entourant une lagune, et les visites des habitants de Mardigile devaient être rares, car longtemps avant que le trimaran soit entré dans le port, les enfants de Kangrisorn étaient sortis en masse dans les bateaux pour contempler de plus près les étrangers. Ils étaient aussi noirs que les pêcheurs de Mardigile étaient dorés, et tout aussi beaux, leurs éclatantes dents blanches et leurs cheveux de jais, si noirs qu’ils en paraissaient presque bleus, ajoutant une curieuse touche solennelle. Avec force rires et gesticulations, ils les guidèrent pour entrer dans la lagune, et là, ils découvrirent Sleet en chair et en os, accroupi au bord de l’eau, le teint hâlé, quelque peu déguenillé, mais apparemment indemne. Il jonglait avec cinq ou six boules de corail blanc devant un public composé de quelques douzaines d’insulaires et de cinq membres de l’équipage de Gorzval, quatre humains et un Hjort. Gorzval semblait rempli d’appréhension à la perspective de retrouver ses anciens employés. Il avait commencé à reprendre ses esprits au cours de la matinée, mais quand le trimaran commença à pénétrer dans la lagune, il devint maussade et tendu. Carabella fut la première à débarquer, sautant dans l’eau peu profonde et se précipitant vers Sleet pour l’embrasser en soulevant de grandes gerbes d’eau. Valentin la suivit de près. Gorzval restait à la traîne, les yeux baissés.
— Comment nous avez-vous trouvés ? demanda Sleet.
— Grâce à la magie, répondit Valentin en désignant Deliamber du doigt. Comment aurions-nous pu faire autrement ? Comment te sens-tu ?
— J’ai cru mourir du mal de mer en arrivant jusqu’ici, mais j’ai eu une ou deux journées pour récupérer. Et toi ? ajouta-t-il après un frisson. Je t’ai vu aspiré vers le fond et j’ai cru que tout était fini.
— C’est bien ce qu’on aurait pu croire, dit Valentin. Une incroyable histoire que je te raconterai une autre fois. Eh bien, Sleet, nous voici de nouveau tous réunis. Tous, sauf Gibor Haern, ajouta-t-il avec tristesse, qui a péri dans le naufrage. Mais nous avons adopté Gorzval comme nouveau compagnon. Approchez donc. Gorzval ! N’êtes-vous pas content de revoir vos marins ?
Gorzval grommela quelque chose d’inaudible et regarda entre Valentin et les autres, le regard fuyant. Valentin comprit la situation et se tourna vers les membres de l’équipage, avec l’intention de leur demander de ne pas tenir rigueur à leur ancien patron d’un désastre contre lequel tout homme eût été impuissant, mais à sa grande stupéfaction, il les découvrit tous les cinq prosternés à ses pieds.
— J’ai cru que vous étiez mort, monseigneur, commença Sleet d’une voix embarrassée. Je n’ai pu résister à l’envie de leur raconter toute l’histoire.
— Je vois, fit Valentin, que la nouvelle risque de se répandre beaucoup plus rapidement que je ne le souhaiterais, même en vous ayant demandé de prêter solennellement serment de garder le silence. Enfin, c’est pardonnable, Sleet.