Nous pouvons reconnaître ici Laurent, Jean-Luc, Jérôme, Stéphanie, Bachir, Pascal, Brigitte, Michel. Des amis, ce serait mentir. Des connaissances, c'est le mot. Je ne les aimais pas plus que tout au monde, ces gens-là. Il y avait en revanche avec eux quelqu'un que j'appréciais davantage: Cécile, ma fiancée. C'était la seule à ne pas me regarder méchamment. Éberluée, tout de même. Et la présence dans mon dos de la plus jolie fille du monde occidental ne pouvait être la seule cause de son ahurissement. Bon, mais alors quoi? Qu'est-ce qu'ils avaient à me dévisager comme ça? Qu'est-ce qu'ils foutaient tous chez moi à cette heure? Ils voulaient me faire une surprise à l'américaine pour mon anniversaire? Généralement on n'attend pas tout ce temps, on allume dès que la porte s'ouvre et tous ensemble, on y va, on crie «surprise!» C'était mal synchronisé, leur truc. Et puis on ne fait sûrement pas des têtes pareilles quand on s'apprête à crier «SURPRISE!» Non, de toute façon mon anniversaire ne venait qu'un mois plus tard – je suis né le 16 décembre.
Ma garde à vue? Je me lamentais à l'idée que personne sur terre ne pensait à moi en ces heures douloureuses, et tout ce monde-là était au courant, se mourait d'inquiétude sans pouvoir rien faire que d'attendre ici dans l'angoisse qui poisse les nerfs? Qui les aurait avertis? Le voisin? Et ma fenêtre? Ils auraient cassé ma fenêtre d'un coup de poing vengeur et furibard pour protester contre l'injustice du monde à mon égard? Je n'arrivais pas à analyser la situation, c'était agaçant.
Eux- Qu'est-ce que tu fous là, Halvard?
Moi – Là? C'est chez m…
Eux – T'as rien?
Moi – Quoi j'ai rien? Tu parles des flics?
Eux – Quels flics? T'as été récupéré par les flics?
Moi – Récupéré? J'aurais pas dit ça comme ça.
Eux – Qu'est-ce que tu racontes?
Moi – Qu'est-ce que je raconte? J'allais te poser la même question.
Eux – Tu t'es pas suicidé?
Moi – Hein?
Je n'avais pas trop le moral ces deux derniers jours, c'est certain, mais ils ne perdaient pas de temps, tout de même. Ils semblaient extrêmement étonnés. Ces gars-là ne plaisantent pas, dis donc. Vous tombez dans votre baignoire, vous êtes écroué à tort pendant vingt-quatre heures, inutile d'insister: le mieux à faire est de vous tirer une balle dans la tête. Non, je ne m'étais pas suicidé, non. J'avais envie de vivre encore un peu, pour voir. Intégristes. Ils n'étaient pas censés savoir ce qui m'était arrivé, de toute manière. Oui mais alors quoi? (J'allais réussir à analyser cette situation, oui ou non? – je n'espérais plus d'éclaircissements de leur part, ils me fusillaient de regards incrédules en attendant que je consente enfin à leur expliquer pourquoi j'étais encore vivant.) Il me semble que si un ami ne met pas les pieds chez lui pendant vingt-quatre heures, je ne suis pas automatiquement persuadé qu'il est mort.
Brusquement, la lumière. La solution m'apparaît, brillante, je réunis mes esprits en un éclair et j'analyse aussitôt la situation (ouf): mon répondeur. L'un de ces ploucs a dû téléphoner, a prévenu les autres, et hystérie collective.
La veille, j'avais laissé sur mon répondeur un message annonçant que je ne pouvais pas décrocher car j'avais la tête dans le four: je ne m'en sortais plus, j'étais débordé par les factures, on venait de me couper l'électricité, le gaz et le téléphone, et je voulais en finir une fois pour toutes avec le Système.
Bon, je sais bien qu'il n'y a pas de quoi se tordre de rire sur le parquet pendant plus d'une demi-heure, mais de là à prendre l'information au sérieux… D'autant qu'à cette époque je changeais de message chaque jour – en restant toujours dans la tradition des grands comiques, genre Fernandel. Je disais ce jour-là que j'avais la tête dans le four parce qu'on m'avait coupé le gaz, et ils accouraient pour me sauver? Et Cécile? (J'ai appris plus tard que, non, elle était venue me voir par hasard et avait trouvé trois ahuris complètement affolés au pied de l'immeuble.) Qu'allais-je faire de tous ces amis fidèles qui s'étaient précipités comme un seul homme pour me délivrer de l’amère étreinte du désespoir, et semblaient à présent m'en vouloir de ne pas être allé au bout de mon idée, les empêchant ainsi de me sauver? Moi, pour l'instant, je prenais la chose avec le sourire. À l'époque, je prenais souvent les choses avec le sourire, au départ.
Même si leur présence retardait le feu d'artifice de chair, de membres qui s'entremêlent, de mains avides, de sueur et de salive que me proposait tacitement Pollux Lesiak, ils étaient plutôt drôles à voir, en Zorros frustrés. Et surtout, se sentir encore vivant quand neuf personnes ont déjà à la main les poignées de terre qu'elles jetteront sur votre cercueil procure un agréable sentiment de puissance indestructible, curieusement le sentiment d'avoir échappé de justesse à la mort. C'est idiot, du point de vue de la logique, mais tonifiant du point de vue de la joie de vivre irrationnelle.
– Ne me dites pas que vous avez cru à cette histoire de four?
– Tes con ou quoi? Évidemment, on y a cru. On essaie de t'appeler depuis hier soir! Plus de vingt-quatre heures!
– J'ai jeté un coup d'œil vers le répondeur: 28 messages.
– Mais pourquoi vous avez casse la fenêtre? Vous n'avez quand même pas escaladé les quatre étages par la façade pour venir me sortir la tête du four?
– On a appelé les pompiers.
– Les pomp…? Oh non.
Les pompiers. Mes amis les pompiers. Le camion de pompiers que nous avions croisé revenait de chez moi. Le premier camion de pompiers qui ne m'ait pas inquiété depuis des années, il fallait que ce soit pile celui qui déploie sa grande échelle pour venir briser ma fenêtre. Il faisait déjà très froid, à cette époque de l'année. Zut. Pas de chance. Mes amis les pompiers. Salauds.
NE COMPTEZ MÊME PAS SUR LES MEILLEURS,
ON NE LE DIRA JAMAIS ASSEZ
Mon sourire s'estompait imperceptiblement.
C'est à ce moment que j'ai remarqué la bouteille de whisky que Cécile tenait à la main. Cécile aimait le whisky. Une petite bouteille de temps en temps, ça lui donnait le moral. Et pour supporter le choc de ma double disparition (décès et évaporation), elle avait probablement eu besoin de quelques gorgées d'eau de feu. Elle s'est levée et s'est avancée vers moi en titubant, avec l'aisance et la grâce fragile d'une marquise boiteuse sur un chemin de boue, m'a pris dans ses bras et m'a embrassé en chuchotant qu'elle était contente de me voir bien vivant, qu'elle avait eu peur, et qu'il ne fallait plus jamais que je recommence, parce qu'elle m'aimait et que de toute façon on ne se jette pas dans le four pour une histoire de factures. Bien qu'un peu gêné vis-à-vis de Pollux Lesiak – mais c'était sa rivale Cécile, tant pis, il fallait bien que les deux femmes se rencontrent avant la lutte pour l'homme – j'étais heureux de constater que l'une au moins des neuf personnes héroïques qui m'attendaient ici ne semblait pas furieuse de voir qu'une lueur de vie subsistait encore en moi.
– Vous auriez pu… Je ne sais pas, c'est très gentil de vous être inquiétés, mais vous auriez peut-être pu attendre un peu avant de demander aux pompiers de casser ma fenêtre.
– Et rester tranquillement sur le paillasson pendant que tu crevais à l'intérieur? Tu vas pas nous engueuler, en plus, non?
– Non.
– On pourrait tous être tranquillement au plumard, je te signale.
– Justement, oui.
Je me suis retourné pour adresser une petite grimace complice à Pollux Lesiak – notre dîner d'amoureux tombe à l'eau, chérie, mais ne leur en voulons pas, nous avons la vie devant nous – et la présenter à mon équipe d'intervention, je voulais lui faire une petite grimace, une petite grimace complice, mais j'ai fait une petite grimace complice dans le vide car Pollux Lesiak avait disparu.