J'étais rond comme une queue de pelle.
J'ai senti qu'ils étaient sceptiques, mais tout de même contents pour moi: depuis le temps que j'enchaînais les aventures éphémères, un brin de stabilité sentimentale n'allait sans doute pas me faire de mal. Eh oui, pardi. J'étais assez content, moi aussi. Cette petite histoire inventée m'avait mis du baume au cœur.
43
J'ai le nez contre le mur, les yeux sur l'écran de plâtre blanc. Caracas me lèche l'oreille.
Il était quinze heures. Encore une fois, je ne me souvenais de rien. Je parlais de l'incroyable Pollux qui réglait des affaires urgentes sur toute la surface du globe et me retrouvais d'une seconde à l'autre dans mon lit en bataille, la tête dans le plâtre. Ce truc d'amnésie alcoolique risquait fort de mal tourner un jour ou l'autre – comme tout le reste. Je n'avais peut-être pas le profil requis pour sombrer dans l'alcool. (Je n'avais le profil requis pour rien, ça commençait à m'agacer.)
Encore une fois, je me suis rendu compte que mes vêtements étaient éparpillés dans l'appartement. De toute évidence, quand je rentrais raide mort, j'aimais jouer les strip-teaseuses et faire tournoyer mon pantalon au-dessus de ma tête avant de le lancer à l'autre bout de la pièce – je poussais peut-être même des cris sensuels. Hélicoptère! Et justement, mon pantalon, je l'ai trouvé dans la cuisine, sur le réfrigérateur. Déchiré, lacéré.
Je m'étais sans doute fait sauvagement attaquer par la Bête du Gévaudan. Et alors? On a vu pire, il y a des gars qui se font cribler de balles à la mitraillette, dans les pays en guerre. J'ai baissé les yeux sur mes cuisses pour voir si j'avais été gravement touché, mais non, rien, pas de plaies sanglantes, pas d'os à vif. Et j'allais me plaindre? La Bête avait dû se rogner les griffes la veille. Je m'en tirais avec un pantalon à racheter. Bon, j'avais un hématome énorme sur le biceps droit, mais je n'allais pas me plaindre pour ça. La Bête m'avait sûrement donné un coup de poing, voilà tout. En, jetant un œil dans mon sac matelot, je me suis aperçu que j'avais fait deux chèques de cinq cents francs sans noter le nom du ou des bénéficiaires sur le talon. Tant pis, hein.
J'ai décidé de téléphoner à ma sœur, par curiosité.
«Bonjour, vous êtes bien chez Pascale et Marc, nous sommes allés passer les fêtes au Bangladesh, joyeux Noël et bonne année à tout le monde!»
Oui. Ils avaient dit ça, la veille, qu'ils dormiraient dans l'avion. Tant pis, hein. Je reste dans le noir complet, c'est tout, on ne va pas en faire une maladie. Ce n'était pas d'avoir perdu mille francs et de m'être fait lacérer mon pantalon, qui m'ennuyait, c'était l'affreuse incertitude dévorante et très pénible. «Incertitude» car je ne pouvais pas affirmer formellement que la Bête du Gévaudan avait joué un rôle dans mon histoire (si c'était bien elle, je devais être sacrement ivre pour avoir espéré l'amadouer avec des chèques de cinq cents francs – j'imaginais la Bête: «Il faut essayer de m'apprivoiser, petit prince», et moi: «Attends, attends, je vais t'en faire un autre, tiens, attends, voilà, encore cinq cents.»).
(Bon, imaginons: je pars de chez ma sœur à pied, tout seul dans la nuit, et je croise un malfaiteur qui a réussi à dompter une sorte de bête griffue et hante les rues de Joinville-le-Pont à la recherche d'un pied-tendre à dépouiller. Alors mon gars me demande de l'argent, je refuse tout net, il m'envoie donc un puissant coup de poing dans l'épaule. Déjà, c'est tiré par les cheveux, les types dans son genre frappent à la mâchoire. Bon, je finis par lui faire un chèque, mais l'homme est gourmand, il en réclame un autre. Cette fois je ne me laisse pas impressionner, il n'a pas de parole, il avait dit juste cinquante sacs, mais après qu'il a lâché la bête sur mes jambes, je cède à nouveau. Au fait, ne tiens-je pas un indice, là? Si l'animal s'est contenté de me griffer les jambes au lieu de me sauter à la gorge, ce n'est sans doute pas par bienveillance, mais bien plutôt parce que c'est un petit animal. Ah… Un ourson, peut-être?)
En terminant mon café, je me rendais bien compte que cette histoire ne valait rien.
Je devais maintenant décider si je continuais à sombrer dans l'alcool. Cette technique ne m'apportait rien de très satisfaisant, jusqu'à présent. Il était peut-être nécessaire de laisser le système se mettre en place, mais pour le moment j'avais le sentiment de piétiner. En deux jours, j'avais perdu mes dernières illusions quant aux possibilités de s'octroyer quelques plaisirs fugaces au cours d'une vie d'homme, je m'étais enlisé pour plusieurs mois dans un mensonge indigne d'un véritable amoureux, j'avais perdu un pantalon et mille francs, et j'avais les organes en bouillie. Même en m'efforçant de ne pas me montrer trop injustement critique, ce n'était pas un bilan très enthousiasmant. De toute façon, la question n'allait pas se poser longtemps. D'une part, j'étais invité ce soir-là chez mes amis Zoptek, chez qui un verre jamais ne reste vide, il allait donc falloir que je prolonge mon apnée dans la gnôle; d'autre part, ce que je ne savais pas, c'est que la question ne se poserait plus le lendemain matin, car ce qui ne m'avait pas traversé l'esprit, c'est que, où que l'on sombre, il y a toujours un fond. Et dans quelques heures, j'allais le toucher.
Mes amis Zoptek étaient trois, le père, la mère et la fille, et toujours je prenais grand plaisir à leur rendre visite car ils étaient incroyables et spectaculaires comme c'est pas possible et avec eux c'était à tous les coups la bonne soirée garantie. Action, suspense et violence, ainsi que le bon rire qui délasse, on trouvait de tout dans leur maison. Ils se tapaient dessus et s'embrassaient tout le temps – ils tapaient aussi sur leurs invités et les embrassaient -, ils parlaient de politique et d'intrigues amoureuses avec le même plaisir, de littérature et de bagatelle avec la même fougue, du temps qui passe et du cabri rôti, ils dansaient la rumba bolivienne dans le salon, incendiaient la terre entière en levant leurs verres, ils organisaient des concours de force musculaire ou de pugilat antique sur le tapis, s'endormaient sur le canapé, déclamaient du Pouchkine dans le texte, sortaient rarement de chez eux mais laissaient toujours leur porte ouverte. Il y avait du monde chaque soir.
Le père était un ogre bougon et drôle, une merveille d'être humain – à la fois profond, grave et frivole, tyran et petit garçon à consoler; la mère, une femme fragile et solide, lucide et belle, qui encaissait tout, que l'on pouvait aisément prendre pour la principale victime des folies de la famille mais qui contrôlait tout l'air de rien; la fille, une créature de lumière, presque impalpable, qui fondait en larmes ou dansait dans la cuisine – la plus jolie jeune fille du monde, après Pollux.
Ils avaient deux particularités communes: ils étaient faibles et forts en même temps. Très faibles, et très forts. Comme beaucoup de leurs amis, d'ailleurs – sensibles et résistants, la plupart souffraient et trébuchaient mais continuaient à avancer en écartant les branches qui leur barraient le passage. Ils iraient jusqu'au bout, coûte que coûte. Sensibles et indestructibles, je me les représentais toujours ainsi, comme des missionnaires dans une jungle infestée de sales bêtes et de plantes carnivores, la nuit, en plein tremblement de terre et sous une pluie battante, inquiets mais opiniâtres, très faibles et très forts. J'étais l'un de leurs amis, je crois, mais je ne me sentais pas tellement très fort.
Ils habitaient Paris mais j'étais allé les rencontrer en Bretagne, un jour de mauvais temps, une dizaine d'années plus tôt. Dans des circonstances extraordinaires. J'étais parti seul, au hasard, avec la voiture de ma mère, vers la Normandie d'abord, pour essayer de me remettre de ma rupture avec Catherine. Une amie m'avait raconté une belle histoire: