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— Roland Deschain, de Gilead et de la lignée d’Eld. Je pense que vous le savez.

— Quelles affaires vous occupent ?

— Mon affaire, c’est le plomb ! cria Roland, et Eddie sentit la chair de poule lui recouvrir les bras.

Long silence. Puis :

— Est-ce qu’ils ont tué Calvin ?

— Pas à notre connaissance, répondit Eddie. Si vous savez quelque chose que nous ne savons pas, pourquoi vous ne venez pas ici nous le raconter ?

— Est-ce que vous êtes le type qui s’est pointé pendant que Cal marchandait avec ce con d’Andolini ?

Eddie ressentit une nouvelle poussée de colère en entendant le mot marchander. À cette nouvelle interprétation de ce qui s’était réellement passé dans l’arrière-boutique de Tower.

— Un marchandage ? C’est comme ça qu’il vous a présenté les choses ?

Puis, sans attendre la réponse d’Aaron Deepneau.

— Ouais, c’est bien moi. Sortez de là, qu’on discute.

Pas de réponse. Il s’écoula vingt secondes. Eddie prit une inspiration et s’apprêta à appeler de nouveau Deepneau. Roland lui posa la main sur le bras et secoua la tête. Vingt secondes passèrent encore, puis ils entendirent le crissement rouillé d’un ressort — une porte grillagée qui s’ouvrait. Un grand homme maigre sortit du hangar, clignant des yeux comme une chouette. D’une main il tenait un gros revolver automatique, par le barillet. Il le leva au-dessus de sa tête.

— C’est un Beretta. Il n’est pas chargé. Je n’ai qu’un chargeur, et il est dans la chambre. Sous mes chaussettes. Les armes à feu me rendent nerveux, OK ?

Eddie roula des yeux ronds. Ces folken étaient leurs ennemis les plus redoutables, comme aurait dit Henry.

— Très bien, fit Roland. Venez, c’est tout.

Et — comme quoi un miracle était toujours possible — Deepneau s’exécuta.

CINQ

Le café qu’il leur fit était meilleur que tous ceux qu’ils avaient bus à Calla Bryn Sturgis, meilleur même que tous ceux que Roland avait bus depuis l’époque de Mejis, quand il chevauchait sur le bord de l’Aplomb. Et il y avait aussi des fraises. Deepneau soutenait qu’elles avaient été cultivées de manière industrielle, mais Eddie fut transporté de joie par leur goût. Ils se retrouvèrent tous trois assis dans la cuisine de la location Jaffords numéro 19, à boire du café en plongeant de grosses fraises dans un bol de sucre en poudre. À la fin de leur palabre, ils avaient l’air de trois assassins qui auraient trempé le bout des doigts dans le sang de leur dernière victime. L’arme vide de Deepneau reposait sur le rebord de la fenêtre.

Deepneau était allé faire un tour sur Rocket Road quand il avait entendu le bruit d’une fusillade, puis des explosions. Il s’était empressé de rentrer à la cabane (aussi vite que le lui permettait son état actuel, précisa-t-il) et quand il avait vu de la fumée s’élever au sud, il avait décidé qu’il était sans doute plus sage de retourner se réfugier dans le hangar, tout compte fait. À ce moment-là, il était persuadé que c’était le truand italien, Andolini, alors…

— Qu’est-ce que vous voulez dire par retourné au hangar ? demanda Eddie.

Sous la table, Deepneau bougea les pieds. Il était extrêmement pâle, avec des taches violacées sous les yeux et seulement quelques touffes de cheveux fins et ébouriffés sur le crâne, comme du duvet. Eddie se rappela que Tower lui avait dit que Deepneau avait eu un cancer, quelques années plus tôt. Aujourd’hui il n’avait pas l’air en grande forme, mais Eddie avait vu des gens — notamment dans la Cité de Lud — beaucoup plus mal en point. Gasher, le vieux pote de Jake, en était un excellent exemple.

— Aaron ? demanda Eddie. Qu’est-ce que vous voulez dire par…

— J’ai entendu la question, dit-il, un peu irrité. Nous avons reçu un mot, par la poste restante, ou plutôt c’est Cal qui l’a reçu, suggérant que nous quittions la cabane pour trouver une autre planque dans le coin, en veillant à ne pas nous faire remarquer. Ça venait d’un dénommé Callahan. Vous le connaissez ?

Roland et Eddie acquiescèrent.

— Ce Callahan… on pourrait dire qu’il a mis Cal sur les dents.

Cal, Calla, Callahan, pensa Eddie, et il poussa un soupir.

— Cal est un type bien, sous de nombreux aspects, mais il n’aime pas qu’on le mette sur les dents. On s’est installés dans le hangar à bateaux pour quelques jours…

Deepneau marqua un temps d’arrêt, livrant peut-être un petit combat intérieur avec sa conscience. Puis il ajouta :

— Pendant deux jours, en fait. Deux seulement. Et alors Cal a dit qu’on devenait fous, que rester dans ce trou humide était mauvais pour son arthrite, et qu’il m’entendait siffler quand je respirais. « Si ça continue, je vais devoir te laisser dans cet hosto de merde à Norway », il a dit, « avec une pneumonie, en plus du cancer. » Il a dit qu’il n’y avait pas l’ombre d’un risque qu’Andolini nous déniche ici, tant que le jeune type — vous, dit-il en pointant un doigt accusateur et teinté de fraise vers Eddie — la fermait. « Ces truands de New York, ils sont incapables de trouver leur chemin au nord de Westport sans une boussole », il a dit.

Eddie grogna. Pour la première fois de sa vie, il détestait l’idée d’avoir raison.

— Il a dit qu’on avait fait très attention. Et quand j’ai dit : « Il y a bien quelqu’un qui nous a trouvés, ce Callahan, il nous a trouvés », Cal a répondu : « Eh bien, évidemment. »

De nouveau, il pointa vers Eddie un doigt véhément.

— C’est vous qui avez dit à M. Callahan où chercher le code postal, et après ça, c’était facile. Et puis Cal a dit : « Et la poste, il n’a pas pu faire mieux, pas vrai ? Crois-moi, Aaron, on est à l’abri, ici. Personne ne sait où on est, à part la fille de l’agence immobilière, et elle est à New York. »

Deepneau leur lança un regard de sous ses sourcils broussailleux, puis trempa une fraise dans le sucre et croqua dedans.

— C’est comme ça que vous nous avez trouvés ? Par l’agence immobilière ?

— Non, fit Eddie. Par quelqu’un du coin. C’est lui qui nous a menés directement à vous, Aaron.

Deepneau recula dans son fauteuil.

— Aïe.

— Aïe, c’est le mot. Alors vous vous êtes réinstallés dans la cabane, et Cal est allé acheter des livres dans toute la région, au lieu de se cacher ici en en lisant un. J’ai raison ?

Deepneau baissa les yeux vers la nappe.

— Il faut que vous compreniez. Cal est un vrai passionné. Les livres, c’est toute sa vie.

— Non, rectifia Eddie. Cal n’est pas passionné. Cal est obsédé, voilà ce qu’il est, Cal.

— J’ai cru comprendre que vous étiez légaliste, dit Roland, prenant la parole pour la première fois, depuis que Deepneau les avait fait entrer.

Il s’était allumé une autre des cigarettes de Cullum (après en avoir détaché le filtre, comme le lui avait montré le gardien) et il était assis là à fumer. Il paraissait flagrant à Eddie qu’il n’en tirait aucune satisfaction.

— Légaliste ? Je ne…

— Avocat.

— Oh. Eh bien, oui. Mais je ne pratique plus le droit depuis…

— Il faut que vous vous y remettiez assez longtemps pour établir un certain document.

Et Roland entreprit de lui expliquer de quel document il s’agissait. Deepneau se mit tout de suite à hocher la tête et Eddie en déduisit que Tower avait déjà raconté à son ami cette partie de l’aventure. Ce qui était plutôt bien. Ce qu’il aimait moins, c’était l’expression sur le visage du vieil homme. Il laissa cependant Roland finir. Il n’avait pas oublié le b.a.-ba de la relation clients, semblait-il, retraité ou pas retraité.