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Lorsqu’il fut certain que Roland en avait bien terminé, Deepneau répondit :

— Je crois de mon devoir de vous informer que Calvin a décidé de conserver cette propriété un peu plus longtemps.

Eddie se frappa la tempe, en veillant bien à taper du côté intact de sa tête, et à utiliser sa main droite pour cette petite comédie. Son bras gauche était raidi, et les élancements dans sa jambe avaient repris, entre le genou et la cheville. Il se dit qu’il n’était pas impossible que ce bon vieux Deepneau se trimballe avec une cargaison de calmants et nota de penser à lui en demander quelques-uns, si c’était le cas.

— J’implore votre pardon, mais j’ai pris un coup sur la tête, en arrivant dans cette charmante petite ville, et je crois bien que ça m’a bousillé les oreilles. J’ai cru que vous disiez que sai… que M. Tower avait décidé de ne plus nous vendre le terrain.

Deepneau sourit avec une certaine lassitude.

— Vous savez parfaitement ce que j’ai dit.

— Mais il était censé nous le vendre ! Il avait une lettre de Stefan Toren, son arrière-arrière-grand-père, qui lui disait de nous le vendre !

— Reprenez donc une fraise, monsieur Dean, suggéra gentiment Aaron.

— Non, merci !

— Reprends une fraise, Eddie, dit Roland en lui en tendant une.

Eddie la prit. Il songea à l’écrabouiller sur la tronche du bonhomme, rien que pour rigoler, mais il commença par la tremper dans la crème, pour la rouler ensuite dans le sucre. Il se mit à manger. Et bon sang, difficile de rester amer avec un goût aussi sucré dans la bouche. Roland (et Deepneau) devait en avoir conscience.

— D’après Cal, il n’y avait rien d’autre dans l’enveloppe que le nom de ce type, dit-il en inclinant sa tête presque chauve en direction de Roland. Le testament de Toren — ce qu’on appelait autrefois ses « dernières volontés » — avait disparu depuis longtemps.

— Je savais ce qu’il y avait dans l’enveloppe, s’exclama Eddie. Il me l’a demandé, et je le savais !

— C’est ce qu’il m’a dit, confirma Deepneau, l’air impassible. Il a aussi dit que c’était le genre de tour à la portée de n’importe quel illusionniste de bazar.

— Il vous a aussi dit qu’il nous avait promis de nous vendre ce terrain, si je parvenais à lui dire ce nom ? Qu’il l’avait promis, putain ?

— Il prétend avoir subi une pression considérable, au moment où il vous a fait cette promesse. Et je suis certain qu’il dit vrai.

— Est-ce que ce salopard s’imagine qu’on essaie de le rouler ?

Eddie sentait le sang lui battre aux tempes. S’était-il déjà senti aussi furieux ? Une fois, sans doute. Quand Roland avait refusé de le laisser retourner à New York pour aller choper de la poudre.

— C’est ça ? Parce que ça n’est pas notre intention. On lui donnera tout ce qu’il voudra, jusqu’au dernier centime, et même plus. Je le jure sur le visage de mon père ! Et sur le cœur de mon dinh !

— Écoutez-moi attentivement, jeune homme, parce que c’est important.

Eddie se tourna vers Roland. Lequel hocha doucement la tête, avant d’écraser son mégot sur le talon de sa botte. Eddie adressa à Deepneau un regard silencieux mais noir.

— Il dit que c’est précisément ça, le problème. Il dit que vous comptez lui payer une somme ridicule et symbolique — un dollar, c’est ce qui est d’usage, dans ce genre de circonstances — et que vous allez le rouler pour le reste. Il prétend que vous avez essayé de l’hypnotiser, pour lui faire croire que vous étiez un être surnaturel, ou qui avait accès aux êtres surnaturels… sans parler des millions des Laboratoires Holmes… mais il n’a pas été dupe.

Eddie le regardait bouche bée.

— Voilà ce que dit Calvin, poursuivit Deepneau sur le même ton calme, mais ce n’est pas nécessairement ce qu’il croit.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là, bon sang ?

— Calvin a du mal à abandonner les choses, expliqua Deepneau. Il est très doué pour dénicher des livres anciens ou introuvables, vous savez — un vrai Sherlock Holmes de la littérature —, et il a un besoin compulsif de les acquérir. Je l’ai vu de mes yeux harceler le propriétaire d’un livre qui l’intéressait — j’ai bien peur que ce soit le seul terme qui convienne — jusqu’à ce que le vendeur cède et se sépare de son bien. Parfois, c’est simplement pour que Cal arrête de l’appeler nuit et jour, j’en suis sûr.

« Compte tenu de son talent, de son emplacement et de la somme considérable qu’il a reçue le jour de ses vingt-six ans, Cal aurait dû devenir l’un des vendeurs de livres rares les plus en vue de New York, voire de tout le pays. Son problème, ce n’est pas d’acheter, mais de vendre. Une fois qu’il possède un article qu’il tenait vraiment à acquérir, il déteste avoir à s’en séparer. Je me rappelle le jour où un collectionneur de livres de San Francisco, un type presque aussi compulsif que Cal lui-même, a fini par venir à bout de Cal et par lui arracher une édition dédicacée de Moby Dick. Cal a gagné soixante-dix mille dollars sur cette transaction, mais il n’en a pas dormi pendant une semaine.

« Il ressent la même chose à l’égard de ce terrain vague, au coin de la 2e et de la 46e. En dehors de ses livres, c’est la seule chose qui soit encore à lui. Et il a réussi à se convaincre que vous vouliez la lui voler.

Il y eut un court moment de silence, puis Roland prit la parole :

— Et dans le secret de son cœur, sait-il ce qu’il en est vraiment ?

— Monsieur Deschain, je ne comprends pas ce que…

— Si fait, vous comprenez, l’interrompit Roland. Alors, le sait-il ?

— Oui, finit par admettre Deepneau. Je crois qu’il le sait.

— Dans le secret de son cœur, sait-il que nous sommes des hommes de parole qui lui paierons son bien, sauf si la mort nous en empêche ?

— Oui, sans doute. Mais…

— Comprend-il que, s’il nous transfère la propriété de ce terrain, et que si nous signifions clairement cette transaction au dinh d’Andolini — à son patron, un dénommé Balazar…

— Je connais ce nom, fit sèchement Deepneau. Il apparaît dans les journaux, de temps à autre.

— Qu’alors ce Balazar laissera votre ami tranquille ? Dans ce cas, il suffira de lui faire savoir que sai Tower n’est plus le propriétaire du bien qu’il convoite, et que toute tentative de représailles contre lui coûtera très cher à Balazar lui-même ?

Deepneau croisa les bras sur son torse étroit et attendit. Il observait Roland avec une sorte de fascination troublée.

— En clair, si votre ami Calvin Tower nous vend le terrain vague, ses ennuis prendront fin. Pensez-vous qu’il sache ça, dans le secret de son cœur ?

— Oui, répondit Deepneau. C’est juste qu’il a ce… ce blocage, quand il s’agit de se séparer des choses.

— Faites-nous un document, dit Roland. Dont l’objet sera le terrain vague situé au croisement de ces deux rues. Vendeur : Tower. Acheteur : nous.

— La Tet Corporation, compléta Eddie.

Deepneau secoua la tête.

— Je pourrais établir ce document, mais vous ne le convaincrez pas de vendre. Sauf si vous disposez d’une bonne semaine, et que l’idée de la torture ne vous rebute pas. Lui brûler les pieds au fer rouge, par exemple. Voire les couilles.