Susannah se surprit à essayer de se représenter une telle porte, et ce qui attendait derrière. Elle ne le voulait pas, mais ne réussit pas à s’en empêcher. Elle eut soudain la bouche sèche.
Sur ce même ton de confidence ignoble, Mia ajouta :
— Il y avait des tas d’endroits où les anciens tentaient de réunir la magie et la science, mais celui-là pourrait bien être le dernier, dit-elle avec un mouvement de tête en direction du Dogan. C’est là que Walter m’a emmenée, pour me rendre mortelle et me placer pour toujours hors de la voie du Prim.
« Pour me faire telle que toi.
La femme enceinte ne savait pas tout, mais pour ce que Susannah put en constater, Walter/Flagg avait offert à cet esprit qui devait plus tard s’appeler Mia l’avatar des marchés faustiens. Si elle était capable de renoncer à son état d’immortelle — bien que désincarnée — pour devenir mortelle, alors elle pouvait bien être enceinte et porter un enfant. Walter avait été franc avec elle concernant le peu qu’elle recevrait, en échange de tout ce qu’elle aurait abandonné. Ce bébé ne grandirait pas comme les bébés normaux — comme Michael le bébé avait grandi, sous les yeux invisibles mais humides d’adoration de Mia — et il se pouvait tout à fait qu’elle ne l’ait pour elle que pendant ses sept premières années, mais oh, quelles années merveilleuses ce seraient !
Après ça, Walter s’était tu avec tact, laissant Mia se faire ses propres images : comment elle changerait les couches du bébé, lui donnerait le bain, sans oublier les petits plis tendres derrière les genoux et les oreilles ; comment elle embrasserait ce petit coin tout doux entre les petites ailes naissantes de ses omoplates ; comment elle se promènerait avec lui, tenant ses deux petites mains dans les deux siennes en l’aidant à avancer ; les livres qu’elle lui lirait, les choses qu’elle lui apprendrait, tendant le doigt vers la Vieille Mère et le Vieil Astre, en lui racontant comment Sam le Rouilleau avait volé la meilleure miche de pain de la veuve ; la façon qu’elle aurait de le serrer contre elle et de lui baigner les joues de ses larmes de reconnaissance quand il prononcerait son premier mot — qui serait, bien sûr, Maman.
Susannah écouta ce récit plein d’extase avec un sentiment mêlé de pitié et de cynisme. Walter avait vraiment fait du très bon boulot, en lui vendant cette idée, et comme toujours, le moyen le plus sûr de ferrer le poisson avait été de laisser faire son imagination. Il lui avait même fait miroiter une période de propriété carrément satanique : sept ans. Vous n’avez qu’à signer en bas, madame, et ne vous souciez pas de ce relent de soufre ; c’est incroyable comme ça colle aux vêtements, cette odeur.
Susannah comprenait le marché, et avait toujours du mal à l’avaler. Cette créature avait reçu le don d’immortalité, et elle l’avait bradé contre les nausées matinales, des seins gonflés et douloureux et, dans les six dernières semaines de sa grossesse, l’envie de faire pipi approximativement toutes les douze minutes. Et attendez, Mesdames et Messieurs, ce n’est pas tout ! Deux ans et demi passés à changer des couches gorgées de pisse et plombées de merde ! À se lever la nuit au moindre hurlement du gosse, qui se tord de douleur à cause de sa première dent qui perce (et réjouis-toi, M’man, plus que trente et une !). Et ce premier jet magique ! Le premier jet d’urine tout chaud qu’on reçoit en pleine figure quand le petit se lâche, juste au moment où on change sa couche !
Et : oui, il y aurait de la magie. Bien que n’ayant jamais eu d’enfant elle-même, Susannah savait qu’il y aurait de la magie jusque dans les couches sales et les coliques, si cet enfant était le fruit d’une union d’amour. Mais avoir un enfant, puis se le faire enlever au moment où ça devient vraiment bien, juste quand cet enfant approche de ce que la plupart des gens appellent l’âge de raison, l’âge fiable et responsable ? Pour le voir livrer au Roi Cramoisi ? C’était là une idée effroyable. Mia était-elle hypnotisée par sa maternité imminente au point de ne pas voir que le peu qu’on lui avait promis était déjà rogné ? Walter/Flagg était venu à elle à Fedic, sur les décombres de la Mort Rouge, pour lui promettre sept années avec son fils. Cependant, au Plaza-Park, Richard Sayre n’avait parlé au téléphone que de cinq ans, à peine.
Quoi qu’il en soit, Mia avait accepté les conditions de l’homme en noir. Et sérieusement, quelle jouissance avait-il pu en tirer, voyant combien c’était facile ? Elle était faite pour être mère, elle s’était relevée du Prim avec cet impératif, elle en avait eu conscience elle-même depuis qu’elle avait aperçu son premier bébé humain parfait, le petit Michael. Comment aurait-elle pu refuser ? Même si l’offre n’avait été que de trois ans, ou même d’une seule année, comment refuser ? Autant attendre d’un junkie de longue date qu’il refuse une seringue pleine qu’on lui tendait.
On avait emmené Mia à la Gare expérimentale de l’Arc 16. Toujours souriant et sarcastique (et sans aucun doute effrayant), Walter lui avait fait faire le tour du propriétaire — Walter qui se faisait parfois appeler Walter du Monde Ultime, ou encore Walter des Tous-Mondes. Elle avait vu la grand-salle remplie de lits, attendant les enfants qui viendraient les remplir ; à la tête de chaque couchette, un casque en acier était accroché, relié à un tuyau chromé articulé. Elle se sentit mal à l’aise, en pensant à l’usage qui serait fait de pareil équipement. On lui avait aussi montré certains des passages sous le Château sur l’Abysse, elle avait vu des endroits où rôdait l’odeur âcre et suffocante de la mort. Elle — il y avait eu comme un grand noir teinté de rouge et elle…
— Tu étais déjà devenue mortelle, à ce moment-là ? demanda Susannah. À t’entendre, on dirait que c’était peut-être le cas.
— Je l’étais presque. C’était un processus que Walter appelait la devenance.
— D’accord. Continue.
Mais c’est là que les souvenirs de Mia se perdaient en une sombre fugue — pas le vaadasch, mais rien d’agréable. Une sorte d’amnésie, une amnésie rouge. Couleur dont Susannah avait appris à se méfier. La transition de cette femme entre le monde des esprits et celui de la chair — son voyage vers Mia — s’était-elle accomplie par une autre forme de porte ? Elle-même ne semblait pas le savoir. Tout ce qu’elle se rappelait, c’était un moment de ténèbres — d’inconscience, en avait-elle déduit — puis elle s’était réveillée…
— … telle que tu me vois. Pas encore enceinte, bien sûr.
D’après Walter, Mia ne pouvait pas réellement faire un bébé, même une fois devenue mortelle. Le porter, oui. Le concevoir, non. Mais il se trouva que l’un des démons élémentaires avait rendu un fier service au Roi Cramoisi en prélevant la semence de Roland en tant que femelle et en la transmettant à Susannah en tant que mâle. Et il y avait aussi une autre raison à ça, que Walter n’avait pas mentionnée, mais Mia l’avait senti.
— C’est la prophétie, dit-elle en scrutant la rue déserte et sans ombres de Fedic.
De l’autre côté, un robot ressemblant à Andy de La Calla se tenait debout en silence, en train de rouiller devant le Fedic Café, qui promettait de BONS REPAT PAS CHER.
— Quelle prophétie ? demanda Susannah.
— « Celui qui achèvera la lignée de l’Aîné concevra un enfant de l’inceste avec sa sœur ou sa fille, et cet enfant sera marqué, on le reconnaîtra à son talon rouge. C’est lui qui sonnera le glas du dernier guerrier. »
— Femme, je ne suis pas la sœur de Roland, ni sa fille ! Il y a un détail qui a dû t’échapper, une différence minuscule mais incontournable, à savoir qu’il a la peau blanche et que la mienne est noire.