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Cela dit, pourquoi avoir tant changé ?

Grognant audiblement, Siuan se prit les pieds dans l’ourlet de sa robe et faillit partir en glissade. Avec le froid, la neige piétinée était désormais une patinoire. Fine mouche, Egwene avança à pas prudents. Chaque jour, des sœurs déjà épuisées par le voyage devaient guérir toute une série de fractures.

Egwene renonça à tenir sa cape et proposa son bras à Siuan. Autant pour la soutenir que pour être soutenue. En marmonnant, l’ancienne Sage-Dame accepta cette aide.

— Quand j’ai eu fini de cirer les bottes de rechange de Bryne, il était trop tard pour regagner ma tente. Mais ne va pas croire que ce rustre m’ait offert davantage qu’une couverture dans un coin… J’ai même dû la chercher dans un coffre pendant qu’il allait je ne sais où. (Siuan changea abruptement de sujet :) Tu ne devrais pas laisser Halima dormir sous ta tente. N’as-tu pas déjà assez d’oreilles indiscrètes autour de toi ? De plus, tu as de la chance de ne pas l’avoir surprise en train d’offrir un « repos » bien mérité à quelque soudard !

— Je suis très contente que Delana n’ait pas besoin d’Halima la nuit… J’ai besoin de cette femme. Ou crois-tu que Nisao, si elle essaie une deuxième fois, réussira à faire mieux contre mes migraines ?

Les doigts d’or d’Halima soulageaient miraculeusement Egwene. Sans ça, elle n’aurait probablement plus pu dormir du tout. L’intervention de Nisao n’avait eu aucun effet, et c’était la seule sœur jaune à laquelle la jeune femme avait envie d’exposer son problème.

Quant aux insinuations de Siuan…

— Je suis déçue que tu prêtes toujours l’oreille à ces ragots, ma fille. Quand une femme attire le regard des hommes, ça ne signifie pas obligatoirement qu’elle les provoque. Tu es bien placée pour le savoir, car tu n’es pas la dernière qu’ils aiment reluquer.

Parler sur ce ton à Siuan était plus facile que par le passé. Un bon signe…

Siuan coula un regard de biais à Egwene, puis elle marmonna de vagues excuses. Sincères ? Eh bien, ce n’était pas impossible. Quoi qu’il en soit, Egwene les accepta. Le seigneur Bryne ne faisait rien pour adoucir le caractère de l’ancienne Chaire d’Amyrlin. La remarque sur Halima étant parfaitement déplacée, si Siuan n’avait pas fait machine arrière, il aurait fallu prendre des mesures plus sévères.

Qui lui avait conseillé de ne pas tolérer les comportements grotesques ? Siuan Sanche en personne, bien entendu. Et elle n’avait nullement précisé que cette règle ne s’appliquait pas aux siens.

Bras dessus bras dessous, les deux femmes avancèrent en silence. Le froid leur coupait le souffle. Cette neige était à la fois une malédiction et une leçon salutaire. Siuan n’avait pas manqué de le souligner, glosant longuement sur la Règle des Conséquences Inattendues, qu’elle prétendait plus forte que toute loi écrite.

« Lorsqu’on fait quelque chose – que les effets soient ou non ceux qu’on voulait – il y aura toujours au minimum trois conséquences imprévues. Et l’une d’entre elles est presque toujours désagréable. »

Le premier crachin avait étonné tout le monde, bien qu’Egwene ait informé le Hall qu’Elayne et son groupe avaient retrouvé la Coupe des Vents, puis s’en étaient servis. C’était tout ce qu’elle avait répété aux représentantes du discours qu’Elayne lui avait tenu dans le Monde des Rêves. Presque tout ce qui s’était passé à Ebou Dar aurait fragilisé la position de la nouvelle Chaire d’Amyrlin, qui n’avait pas besoin de ça pour être plus que chancelante.

Après la stupéfaction, des explosions de joie avaient salué le retour de la pluie. Dressant le camp à midi, la petite colonne avait dignement célébré cet événement. Dans une atmosphère de liesse, les sœurs avaient abondamment remercié la Lumière tandis que les domestiques et les soldats chantaient et dansaient. Bizarrement, certaines Aes Sedai avaient gambillé aussi…

Quelques jours plus tard, le crachin s’était transformé en averse, puis en orage rugissant. La température baissant, le vent avait tourné au blizzard, et la neige avait vite suivi. Désormais, là où il avait fallu un jour pour couvrir une distance donnée – une lenteur qui faisait déjà maugréer Egwene – on en mettait cinq lorsque le ciel était simplement plombé. Et quand il neigeait, on ne bougeait pas. Énumérer cinq conséquences inattendues, dans le cas présent, n’était pas vraiment difficile, et la neige n’était sans doute pas la plus désagréable.

Alors que le « bureau » n’était plus bien loin, une silhouette se déplaça non loin d’un des grands chariots. Le souffle d’abord coupé, Egwene fut un peu rassurée lorsqu’elle vit qu’il s’agissait de Leane.

— Elle montera la garde et nous préviendra si on vient…, souffla Siuan.

— Bonne idée…

La prévenir aurait été une meilleure idée encore. Un instant, elle avait cru avoir affaire à Romanda ou à Lelaine…

Sous la tente obscure, le seigneur Bryne attendait patiemment, ombre immobile parmi les ombres. S’unissant à la Source, Egwene canalisa le Pouvoir. Pas pour allumer la lampe accrochée au poteau central, ni pour embraser les bougies, mais pour générer une petite sphère lumineuse qu’elle fit léviter au-dessus de la table pliable qui lui servait de bureau. Une si faible lumière risquait peu d’être remarquée de l’extérieur, et le cas échéant, elle serait facile à éteindre. La Chaire d’Amyrlin ne pouvait pas se permettre d’être surprise par une de « ses » sœurs…

Au fil de l’histoire, il y avait eu des dirigeantes autoritaires, des dirigeantes qui parvenaient à un compromis avec le Hall, et des dirigeantes disposant d’aussi peu de pouvoir qu’elle – voire moins, en de très rares occasions. Parmi toutes ces Chaires d’Amyrlin, un certain nombre avaient perdu peu à peu leur influence et leur pouvoir, passant de la force à la faiblesse. Mais le mouvement inverse restait extraordinairement peu fréquent. À ce propos, Egwene aurait voulu savoir comment Myriam Copan et sa poignée d’émules s’y étaient prises. Hélas, si quelqu’un avait jamais tenu la chronique de ces événements, ces pages manquaient à l’appel depuis des lustres.

Gareth Bryne ne s’étonna pas de la prudence de son hôte. En le rencontrant en secret, Egwene prenait en effet de gros risques. Mais jusqu’à un certain point – très avancé – elle se fiait à cet homme grisonnant au visage tanné par le soleil et au regard dur. Et pas seulement parce qu’elle n’avait aucune autre solution…

Le seigneur portait une cape de laine rouge doublée de martre et ornée de la Flamme de Tar Valon. Un cadeau du Hall… Pourtant, au cours des semaines précédentes, il avait à plusieurs reprises montré que pour lui – au diable ce qu’en pensaient les représentantes ! – Egwene était la Chaire d’Amyrlin, à savoir celle à qui allait sa loyauté. Sans le dire clairement, bien sûr, mais certaines allusions étaient tout aussi parlantes que de longs discours. En attendre plus de lui aurait été présomptueux. Dans le camp, il y avait autant de « courants » et de « sous-courants » que d’Aes Sedai, certains étant assez puissants pour emporter comme un fétu de paille le vieux soldat. Et la jeune Chaire d’Amyrlin, si on découvrait qu’ils se voyaient en secret.

À dire vrai, Egwene se fiait davantage à Bryne qu’à quiconque d’autre, à part Siuan, Leane, Elayne ou Nynaeve. Les sœurs qui lui avaient juré allégeance en secret n’atteignaient pas ce niveau de confiance. Pourtant, elle regrettait de ne pas pouvoir s’appuyer encore plus que ça sur le seigneur…

— Des nouvelles, seigneurs Bryne ?

Pour inciter Bryne à venir en pleine nuit, la liste de désastres était assez ouverte. Après l’annexion de l’Illian, Rand avait-il décidé d’ajouter d’autres couronnes à sa collection ? Les Seanchaniens avaient-ils conquis une autre ville ? La Compagnie de la Main Rouge était-elle partie de son côté au lieu de continuer à suivre « discrètement » les Aes Sedai ?