— Il y a une armée au nord de notre position, mère, répondit Bryne, très calme, ses mains croisées reposant sur le pommeau de son épée.
Une armée au nord, encore plus de neige – pour lui, ça ne faisait guère de différence.
— Des Andoriens, surtout, mais aussi pas mal de Murandiens. Mes éclaireurs m’ont rapporté la nouvelle il y a moins d’une heure. Pelivar dirige cette force, et Arathelle l’accompagne. Les Hautes Chaires de deux maisons nobles parmi les plus puissantes d’Andor, et une vingtaine d’autres chefs de maisons moins prestigieuses sont là aussi. Cette force fait route vers le sud – à marche forcée, semble-t-il. Si tu continues d’avancer au même rythme, ce que je déconseille, nous devrions être au contact dans deux jours, trois au maximum.
Egwene ne trahit pas son soulagement. Ce qu’elle espérait et attendait – mais qu’elle avait commencé à redouter – ne se produirait peut-être pas.
Bizarrement, ce fut Siuan qui poussa un petit cri, plaquant trop tard une main sur sa bouche. Mais elle se ressaisit très vite et afficha son masque serein d’Aes Sedai.
— As-tu des réticences à affronter tes compatriotes andoriens ? demanda-t-elle. Allons, réponds ! Ici, je ne suis plus ta bonne à tout faire.
Chez Siuan, la sérénité n’était jamais à toute épreuve.
— À tes ordres, Siuan Sedai, dit Bryne le plus sérieusement du monde.
Soupçonnant de l’ironie, Siuan se rembrunit. Imperturbable, le seigneur la gratifia d’une esquisse de courbette.
— Je combattrai tous ceux que notre mère nous ordonnera d’affronter, bien entendu.
Le seigneur n’en dit pas plus. En présence d’Aes Sedai, les hommes apprenaient vite la prudence. Les femmes aussi, d’ailleurs. Pour Egwene, c’était devenu une seconde nature.
— Et si nous ne continuons pas à ce rythme ? demanda-t-elle.
Tant de préparation, le plus souvent seule avec Siuan, et parfois en compagnie de Leane. Et voilà qu’elle devait quand même avancer à petits pas prudents, comme sur le verglas, dehors.
— Si nous nous arrêtons ici ?
Bryne n’hésita pas une seconde.
— Si tu as un moyen de les détourner sans combattre, ce sera parfait. Sinon, dès demain, ils atteindront une position défensive idéale, entre la rivière Armanh et un marécage, avec plusieurs petits ruisseaux pour briser une attaque frontale. Pelivar connaît son métier, donc, il s’y arrêtera pour attendre. S’il y a des négociations, Arathelle jouera son rôle, mais elle laissera à son compagnon tout ce qui est militaire.
» Pour nous, impossible d’atteindre ce site avant Pelivar. De toute façon, avec un adversaire potentiel au nord, il aurait beaucoup moins d’intérêt. Si tu veux te battre, je suggère de reculer jusqu’à la crête que nous avons dépassée il y a deux jours. En partant à l’aube, nous y arriverons avant l’ennemi, et en bon ordre. Même avec trois fois plus d’hommes, Pelivar y réfléchirait à deux fois avant de nous attaquer là-bas…
Remuant ses orteils gelés dans ses bas, Egwene exhala un soupir ennuyé. Il y avait une grande différence entre ne pas se laisser affecter par le froid et ne pas le sentir. Oubliant le climat, elle choisit soigneusement ses mots :
— Si on leur en donne l’occasion, négocieront-ils ?
— Très probablement, mère. Les Murandiens ne comptent pratiquement pas. Comme leurs compatriotes servant sous mes ordres, ils sont là pour tirer avantage de la situation, et rien de plus. Seuls Pelivar et Arathelle importent vraiment. Si je devais parier, je dirais qu’ils escomptent simplement nous empêcher d’entrer en Andor. Mais s’il le faut, ils se battront, même si ça implique d’affronter des Aes Sedai en plus des soldats. Enfin, peut-être… Je suppose qu’ils ont entendu les mêmes choses que nous au sujet de cette formidable bataille, très loin à l’est.
— Entrailles de poisson ! s’écria Siuan, son beau calme déjà oublié. Un ramassis de rumeurs ne prouve pas qu’il y ait eu une bataille ! Et s’il y en a eu une, espèce de tête de mule d’homme, les sœurs ne s’en sont certainement pas mêlées.
Décidément, devant cet homme, l’ancienne Chaire d’Amyrlin ne pouvait pas s’empêcher d’éructer !
Bizarrement, Bryne sourit. En fait, ce n’était pas si bizarre que ça. Une réaction fréquente, quand Siuan sortait de ses gonds devant lui. Venant de quelqu’un d’autre – et visant une autre personne –, Egwene aurait pu qualifier ce sourire d’affectueux.
— Il vaudrait mieux pour nous qu’ils aient cru ces rumeurs, dit Bryne à Siuan.
Elle se rembrunit encore, comme s’il venait de lui tirer la langue.
Pourquoi une femme en règle générale pleine de bon sens se laissait-elle affoler par Gareth Bryne ? Quelle que soit la réponse, Egwene n’avait pas le temps de s’appesantir dessus.
— Siuan, je vois que quelqu’un a oublié d’emporter la carafe de vin chaud… Avec ce temps, il n’aura pas eu le temps de s’aigrir. Tu veux bien le réchauffer pour nous ?
Egwene détestait remettre Siuan à sa place devant Bryne, mais c’était indispensable, et le prétexte du vin lui épargnerait une trop grande humiliation. De plus, laisser la carafe d’argent sur la table avait vraiment été une erreur.
Siuan ne broncha pas, mais en voyant la lueur qui passa dans ses yeux, personne n’aurait cru qu’elle lavait le linge du seigneur. Sans un mot, elle canalisa le Pouvoir pour réchauffer le vin, puis elle remplit deux gobelets et tendit le premier à Egwene. Gardant le second, elle commença à boire tandis que le seigneur, vraiment bien conciliant, s’en servait un troisième.
Pendant qu’elle se réchauffait les doigts sur son gobelet, Egwene ne put réprimer un vague agacement. Tout ça était peut-être dû à la réaction différée de Siuan à la mort de son Champion. De fait, elle faisait encore de temps en temps des crises de larmes, même si elle essayait de les cacher.
Egwene se força à ne plus penser à ce problème. Cette nuit, c’était une fourmilière comparée à une chaîne de montagnes !
— Seigneur Bryne, je veux éviter une tuerie, si c’est possible. Notre armée a Tar Valon pour objectif. Livrer une guerre en chemin ne nous avancera à rien. Peux-tu organiser le plus vite possible une rencontre entre la Chaire d’Amyrlin, le seigneur Pelivar, la dame Arathelle et toute autre personne dont tu souhaiterais la présence ? Pas ici. Notre camp serait trop minable pour les impressionner. Mais hâte-toi ! Demain m’irait très bien, si c’est faisable.
— C’est trop tôt, mère… Même si j’envoie des messagers dès mon retour au camp, ils ne pourront pas être revenus avec une réponse avant demain soir.
— Dans ce cas, je te suggère de ne pas t’attarder !
Les mains et les pieds gelés, Egwene avait aussi l’estomac noué. Mais elle continua d’une voix qui ne tremblait pas :
— J’entends que tu gardes secrètes l’existence de cette armée et l’imminence de négociations. Le Hall ne doit rien en savoir avant qu’il ne soit plus possible de faire autrement.
Cette fois, Egwene demandait à Bryne de prendre autant de risques qu’elle. Alors que cet homme était un des plus grands généraux vivants, le Hall trouvait toujours une raison de critiquer sa façon de diriger l’armée. Au début, les représentantes s’étaient réjouies d’avoir pour chef de guerre un homme dont la réputation attirait les recrues comme un aimant. Maintenant que l’armée comptait plus de trente mille hommes, des nouveaux arrivant chaque jour malgré la neige, elles se disaient peut-être que Bryne n’était plus si utile que ça. En outre, certaines sœurs parmi les plus influentes pensaient que le seigneur n’avait jamais été utile à rien. Bien entendu, si elles prenaient le dessus, elles ne se contenteraient pas de le renvoyer. Si le Hall agissait, ça risquait de finir sous la hache du bourreau, avec une accusation de trahison.