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Bryne ne broncha pas et ne posa pas de questions, sans doute parce qu’il était certain de ne pas obtenir de réponses. Ou parce qu’il croyait les connaître…

— Il n’y a pas beaucoup de contacts entre ton camp et le mien, mère, mais trop de mes hommes sont informés pour que ça reste longtemps secret. Cela dit, je ferai de mon mieux.

C’était aussi simple que ça… Le premier pas qui conduirait Egwene jusqu’au poste de Chaire d’Amyrlin à Tar Valon, ou le début d’une dégringolade qui ferait d’elle la marionnette du Hall, sans plus aucun pouvoir, à part décider si c’était à Romanda ou à Lelaine qu’elle devrait obéir. Si les choses avaient été bien faites, à un moment crucial, une sonnerie de trompettes aurait dû retentir. Au minimum, on aurait dû entendre le tonnerre dans le lointain. Dans les récits, ça se passait toujours comme ça.

Egwene laissa se dissiper sa sphère lumineuse. Mais quand Bryne se tourna pour partir, elle le retint par un bras. À travers la manche de sa veste, elle eut l’impression d’avoir refermé les doigts sur une branche noueuse et puissante.

— J’ai une question à te poser, seigneur Bryne… Pour commencer le siège de Tar Valon, tu ne voudras pas avoir des hommes épuisés par une longue marche. Combien leur faudra-t-il de repos avant de s’y mettre ?

Pour la première fois, Bryne ne répondit pas tout de suite. Egwene regretta de ne plus avoir la lumière pour voir son expression. Mais elle aurait juré qu’il fronçait les sourcils.

— Même en oubliant les espions de la tour présents parmi nous, les nouvelles concernant une armée volent aussi vite qu’un faucon. Elaida saura très exactement quand nous arriverons, et elle ne nous laissera pas de répit. Sais-tu qu’elle a renforcé la Garde de la Tour ? Cinquante mille hommes, à présent… Mais pour te répondre, un mois de repos serait idéal. Dix jours seraient déjà pas mal, mais…

Egwene lâcha le seigneur. Cette question sur la Garde de la Tour avait retourné le couteau dans sa plaie. Bryne savait que le Hall et les Ajah disaient à leur « dirigeante » ce qu’elle devait savoir selon eux, et rien de plus.

— Je suppose que tu as raison, seigneur… Quand nous serons à Tar Valon, impossible de prendre du repos ! Pour Pelivar, envoie tes meilleurs cavaliers. Il n’y aura pas de complications, n’est-ce pas ? Pelivar et Arathelle les écouteront ?

L’inquiétude d’Egwene n’était pas feinte. S’ils devaient se battre ici, ça ruinerait ses plans, et pas que les siens…

Le ton de Bryne ne changea pas. Pourtant, la jeune femme y trouva un certain apaisement.

— S’il y a assez de lumière pour qu’ils voient les plumes blanches, ils sauront que c’est une proposition de négociations, et ils accepteront d’écouter. Il faut que j’y aille, mère. Même si je fournis des chevaux de rechange à mes hommes, ce sera un long et un dur chemin.

Dès que le rabat fut retombé derrière Bryne, Egwene exhala un long soupir. Les épaules tendues, elle s’attendait à tout moment à une migraine. D’habitude, Bryne la détendait, comme s’il lui transmettait un peu de son assurance. Ce soir, elle avait dû le manipuler, et il s’en était aperçu. Pour un homme, il n’avait pas les yeux dans sa poche. Mais les enjeux étaient trop importants pour se fier aveuglément à lui. Sauf s’il faisait une déclaration sans ambiguïté. Un serment, peut-être, comme celui prêté par Myrelle et d’autres sœurs.

Bryne suivait la Chaire d’Amyrlin, et l’armée suivait Bryne. Si le seigneur pensait qu’elle allait sacrifier inutilement des hommes, quelques mots de lui suffiraient pour qu’elle soit livrée au Hall sur un plateau, comme un cochon rôti avec sa pomme dans la bouche.

Buvant une longue gorgée, elle se sentit réchauffée par le vin.

— Il vaudrait mieux pour nous qu’ils aient cru ces rumeurs…, marmonna-t-elle. J’aimerais tant qu’il y ait quelque chose à croire… Si je ne réussis rien d’autre, Siuan, j’espère au moins nous libérer des Trois Serments.

— Non ! s’écria l’ancienne Chaire d’Amyrlin, scandalisée. Essayer pourrait être désastreux, et si tu y parvenais… Eh bien, que la Lumière te pardonne, tu détruirais la Tour Blanche !

— Que racontes-tu là ? J’essaie d’être fidèle aux Serments, puisque nous n’avons pas le choix – jusqu’à présent –, mais ils ne nous serviront à rien contre les Seanchaniens. Si les sœurs doivent attendre que leur vie soit menacée pour se battre, nous serons bientôt toutes mortes ou porteuses d’un collier…

Un instant, Egwene sentit de nouveau l’a’dam autour de son cou. Un chien en laisse… Un chien bien dressé et obéissant. Une chance que l’obscurité dissimule ses tremblements.

Malgré cette pénombre, Egwene vit que la bouche de Siuan s’ouvrait et se fermait sans qu’un son en sorte.

— Ne me regarde pas ainsi, Siuan !

Être en colère était bien plus facile qu’avoir peur. Et pour masquer l’angoisse, rien de mieux que la fureur ! Egwene ne voulait plus jamais qu’on lui mette un collier autour du cou !

— Toi, Siuan, tu n’as eu que des avantages, depuis que tu es dégagée des Trois Serments. Si tu n’avais pas menti comme un arracheur de dents, nous serions encore à Salidar, sans armée, à attendre un miracle. Enfin, tu y serais, parce que sans ton mensonge au sujet de Logain et des sœurs rouges, jamais on ne m’y aurait fait venir pour être nommée Chaire d’Amyrlin. Régnant sans contestation, Elaida n’aurait rien à craindre, et au bout d’un an, tout le monde aurait oublié sa façon plus que contestable d’accéder au pouvoir. Si on ne fait rien, c’est elle qui détruira la tour. Tu sais bien qu’elle fait tout de travers au sujet de Rand. Si on ne l’inquiétait pas tant, je parie qu’elle aurait tenté de faire enlever Rand. Enfin, peut-être pas, mais elle aurait essayé un coup tordu. Les Aes Sedai seraient en train de se battre contre les Asha’man, et tant pis pour l’Ultime Bataille !

— J’ai menti quand ça me semblait nécessaire, souffla Siuan. Aux moments où il le fallait.

Les épaules soudain voûtées, Siuan continua comme si elle confessait des crimes qu’elle s’était pendant longtemps cachés à elle-même.

— Parfois, je trouve qu’il est devenu trop facile pour moi de décider à quelles occasions c’est nécessaire et pertinent. Egwene, j’ai menti à pratiquement tout le monde. Sauf à toi. Mais ne va surtout pas croire que cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Histoire d’orienter ta décision dans un sens, ou de te détourner d’une façon de voir les choses… Et ce n’est pas le désir de garder ta confiance qui m’a dissuadée de le faire…

» La Lumière sait que ta confiance est pour moi un bien précieux, pourtant, ce n’est pas ça qui m’a arrêtée. Et ce n’est pas non plus la certitude que tu me ferais écorcher vive si tu t’en apercevais – avant de me renvoyer piteusement. Tu veux savoir la vérité ? J’ai compris qu’il me fallait rester fidèle aux Serments face à une personne, si je ne voulais pas me perdre à tout jamais. Du coup, je ne te mens jamais. Idem avec Gareth Bryne, quoi que ça me coûte. Et dès que ce sera possible, mère, je prêterai de nouveau les Trois Serments en brandissant le Bâton.

— Pourquoi ? demanda Egwene.

Siuan avait envisagé de lui mentir ? Pour ça, elle l’aurait bel et bien fait écorcher vive. Mais sa colère était déjà retombée.

— Siuan, en temps normal, j’abomine le mensonge. Mais en certaines circonstances, on ne peut pas faire autrement.

Egwene repensa au temps qu’elle avait passé avec les Aielles.

— Bien entendu, il faut être disposée à payer pour sa faute. J’ai vu des sœurs s’infliger des pénitences pour moins que ça. Mais toi, tu figures parmi les premières d’une génération de nouvelles Aes Sedai. Des femmes libres et sans attaches. Quand tu dis que tu ne me mentiras jamais, je te crois. Mais pourquoi le seigneur Bryne ? Ce n’est pas un peu bizarre ? Lui abandonner ainsi ta liberté ?