— « Abandonner » ? répéta Siuan. Pas du tout ! (Elle se redressa et parla d’un ton bien plus ferme.) Les Serments, voilà ce qui fait de nous bien plus qu’un groupe de femmes qui fourrent leur nez dans les affaires du monde. Ou que sept groupes, plutôt… Les Serments sont le ciment de notre unité, parce qu’ils sont un système de pensée et de croyance que nous partageons toutes. De la première Aes Sedai qui a brandi le Bâton jusqu’à la dernière qui s’en saisira, nous avons toutes ces trois promesses au plus profond de notre âme. Les Serments font de nous ce que nous sommes, et le saidar joue dans cette affaire un rôle secondaire. En outre, n’importe quelle Naturelle sait canaliser. Les hommes étudient nos propos sous toutes les coutures, mais quand une sœur leur lance un : « C’est ainsi », ils savent qu’elle dit vrai et ils lui font confiance. À cause des Serments, bien sûr !
» Grâce aux serments, aucune reine ne redoute que les Aes Sedai rasent ses villes et ses villages. Et le pire truand a conscience de ne rien risquer quand il côtoie des sœurs, sauf s’il lui vient l’idée de s’en prendre à elles.
» Bien sûr, les Capes Blanches disent que nos serments sont des mensonges, et certaines personnes ont de très étranges idées sur ce qu’ils impliquent pour nous, mais il y a peu d’endroits où une Aes Sedai ne soit pas écoutée avec attention et respect, et là encore, c’est grâce aux serments.
» Les Trois Serments sont l’essence même de ce que nous sommes. Notre âme et notre cœur… Jette-les aux orties, et nous ne serons plus rien. Abandonner, moi ? Je ne vais rien abandonner du tout, bien au contraire !
— Et les Seanchaniens ? demanda Egwene, troublée.
C’était quoi, une Aes Sedai ? Depuis son arrivée à Tar Valon, la jeune femme travaillait dur pour en devenir une. Mais elle ne s’était jamais vraiment demandé en quoi ça consistait, être une sœur.
Une fois encore, Siuan éclata de rire, mais cette fois, elle semblait un peu désabusée et très lasse. Oui, malgré l’obscurité, ça se sentait et se « voyait ».
— Mère, je n’en sais rien… Les Seanchaniens ? La Lumière vienne à mon secours, je ne sais que dire. Mais nous avons survécu aux guerres des Trollocs, aux Capes Blanches, à Artur Aile-de-Faucon, et à tant de choses encore. Nous trouverons un moyen de repousser les Seanchaniens – sans nous détruire nous-mêmes.
Egwene n’en aurait pas juré. Dans le camp, beaucoup de sœurs pensaient que les Seanchaniens, mortellement dangereux, méritaient qu’on diffère le combat contre Elaida. Comme si cette attente ne risquait pas de renforcer le pouvoir de l’usurpatrice… D’autres Aes Sedai, au contraire, croyaient que réunifier la tour suffirait à vaincre les envahisseurs. Voire à les faire disparaître comme par magie. Mais survivre perdait beaucoup de son charme quand on était enchaînée, et Elaida serait une maîtresse au moins aussi autoritaire que les Seanchaniens. C’était ça aussi, être une Aes Sedai.
— Il n’y a aucune raison de garder Bryne à l’écart de tout ça, dit Siuan. Cet homme est une source permanente d’irritation. S’il n’est pas le juste châtiment pour mes mensonges, être fouettée à mort ne conviendrait pas mieux. Un de ces quatre, je commencerai à lui frictionner les oreilles chaque matin, et deux fois le soir, rien que pour le principe, mais tu peux tout lui raconter. S’il comprend ta démarche, ça nous facilitera les choses. Lui, il se fie à toi, et il se torture à force de se demander si tu sais ce que tu fais. Il ne le montre pas, mais moi, je le vois !
Soudain, des pièces se mirent en place dans l’esprit d’Egwene – comme dans un puzzle de taverne. Quel choc ! Siuan était amoureuse de Bryne ! Rien d’autre n’avait de sens. Tout ce qu’elle savait de leurs rapports prit une autre dimension. Pas nécessairement pour le meilleur… Trop souvent, face à l’objet de sa flamme, une femme amoureuse avait tendance à oublier son cerveau sur une étagère. Egwene était très bien placée pour le savoir.
Où était Gawyn ? En sécurité ? Au chaud ?
Assez ! Avec ce qu’elle s’apprêtait à dire, un minimum de décence s’imposait. Prenant son plus beau ton de Chaire d’Amyrlin, la jeune femme se lança :
— Tu peux frictionner les oreilles de Bryne ou partager sa couche, Siuan, mais prends garde à ce que tu lui dis. Pas question de le laisser deviner des choses qu’il ne doit pas encore savoir. C’est bien compris ?
Siuan se raidit.
— Mère, je n’ai pas l’habitude de laisser ma langue claquer au vent comme une voile déchirée.
— Eh bien, je suis ravie de l’entendre, Siuan…
Même si les deux femmes semblaient avoir quelques années d’écart seulement, Siuan était assez vieille pour être la mère d’Egwene. Pourtant, ce rapport naturel semblait s’être inversé. Sans doute parce que Siuan, pour la première fois, devait faire face à un homme non comme une Aes Sedai, mais comme une femme.
Quelques années à me croire éprise de Rand, des mois à frétiller pour Gawyn, et je fais comme si je savais tout ce qu’il y a à savoir…
— Je crois que nous en avons terminé ici, dit Egwene en prenant Siuan par les épaules. Enfin, presque… Suis-moi.
Si illusoire qu’ait été la protection offerte par la tente, se retrouver dehors fut une expérience… réfrigérante. Avec la neige, on y voyait presque comme en plein jour, mais la lumière de la lune était glaciale.
Bryne n’était plus nulle part en vue. Leane se montra juste le temps de dire qu’elle n’avait rien à signaler, puis elle s’enfonça de nouveau dans la nuit.
Dans le camp, personne ne savait qu’il y avait un lien entre l’ancienne Gardienne des Chroniques et Egwene. Quant à Leane et Siuan, on les croyait à couteaux tirés.
Tirant sur les pans de sa cape, Egwene se concentra pour résister au froid tandis que Siuan et elle partaient dans la direction opposée à celle de Leane. Regardant autour d’elle, elle s’efforça de repérer toute personne qui aurait traîné dehors. Mais à une heure pareille, et avec ce temps, les promeneurs ne couraient pas les rues.
— Le seigneur Bryne a raison, Siuan… Il vaudrait mieux que Pelivar et Arathelle croient à toutes ces histoires. Ou au moins qu’ils aient un doute… Assez pour les empêcher de se battre et leur donner envie de négocier. Tu crois qu’ils verraient d’un bon œil la visite d’une délégation d’Aes Sedai ? Siuan, tu m’écoutes ?
L’ancienne Chaire d’Amyrlin sursauta, le regard perdu dans le vide. Jusque-là, elle avait marché d’un pas assuré, mais elle glissa et faillit se retrouver sur les fesses, manquant de peu entraîner Egwene avec elle.
— Bien sûr que je t’écoute, mère… Ils ne seront pas très accueillants, mais je doute qu’ils renvoient des sœurs.
— Dans ce cas, je veux que tu ailles réveiller Beonin, Anaiya et Myrelle. Elles devront partir vers le nord dans l’heure qui suit. Si le seigneur Bryne attend une réponse avant demain soir, le temps presse !
Quel dommage de ne pas savoir exactement où se trouvait l’armée adverse. Mais demander à Bryne aurait éveillé ses soupçons. Cela dit, localiser Pelivar et les autres serait assez facile pour des Champions, et les sœurs en auraient cinq avec elles.
Siuan écouta en silence les instructions de la Chaire d’Amyrlin. Tirer les trois sœurs du sommeil ne serait pas sa seule mission. Au petit déjeuner, Sheriam, Carlinya, Morvrin et Nisao devraient avoir un sujet de conversation tout trouvé. Des graines qui n’auraient surtout pas dû germer plus tôt devaient à présent être plantées. Et elles auraient fort peu de temps pour pousser.
— Les réveiller sera un vrai plaisir, dit Siuan quand Egwene en eut fini. Si je dois me balader dans cette tenue, autant que ce soit amusant… (Elle se rembrunit soudain.) Je sais que tu veux être une seconde Gerra Kishar ou Sereille Bagand. Tu en as l’envergure, c’est vrai. Mais prends garde à ne pas finir comme Shein Chunla. Bonne nuit, mère.