Egwene regarda l’ancienne Chaire d’Amyrlin s’éloigner en marmonnant entre ses dents et en glissant tous les quatre pas. Gerra et Sereille comptaient parmi les plus grandes Chaires d’Amyrlin de l’histoire. Toutes deux avaient hissé l’influence et le prestige de la Tour Blanche à des niveaux rarement égalés depuis l’avènement d’Artur Aile-de-Faucon. Toutes les deux contrôlaient totalement la tour. Gerra en jouant une faction contre l’autre avec une redoutable habileté, et Sereille par la seule force de sa volonté.
Shein Chunla, c’était une autre histoire. Une des dirigeantes qui avaient gaspillé le pouvoir de leur poste et perdu le soutien de toutes les sœurs qu’elles commandaient. Officiellement, Shein était morte durant son mandat, quelque chose comme quatre cents ans plus tôt. En réalité, elle avait été renversée et envoyée en exil. Même si les archives secrètes passaient très vite sur certains détails, on supposait que ses geôlières, après sa quatrième tentative de revenir au pouvoir, l’avaient étouffée dans son sommeil avec un oreiller.
Egwene frissonna et tenta de se convaincre que c’était à cause du froid.
Puis elle s’en retourna vers sa tente. Une bonne nuit ? La nuit n’était pas très avancée, pourtant, elle aurait parié qu’elle n’allait guère fermer l’œil.
16
Des absences inattendues
Avant même l’apparition du soleil, le matin suivant, Egwene convoqua le Hall de la Tour. À Tar Valon, ça aurait impliqué une kyrielle de cérémonies. Et même depuis le départ de Salidar, les sœurs dissidentes n’avaient pas renoncé à la totalité du protocole. Pourtant, en cette occasion, Sheriam se contenta de passer de tente en tente pour annoncer aux représentantes que la Chaire d’Amyrlin invitait le Hall à siéger. En fait, il ne « siégea » pas le moins du monde.
Aux premières lueurs de l’aube, dix-huit femmes chaudement vêtues formèrent un cercle autour d’Egwene pour écouter ce qu’elle avait à dire.
Intriguées, d’autres sœurs approchèrent pour entendre. Seulement une poignée, au départ, mais personne ne leur disant de partir, les curieuses se firent de plus en plus nombreuses. Bientôt, des échos de conversations à voix basse montèrent de ce groupe. À voix très basse, même, car fort peu de sœurs auraient osé déranger une seule représentante – alors, le Hall tout entier !
Les Acceptées qui approchèrent aussi se montrèrent encore plus discrètes, bien entendu, et les novices se firent toutes petites, afin qu’on les oublie. Pas de risque que ça arrive, cependant, car il y avait désormais dans le camp autant de novices que d’Aes Sedai. Avec une telle inflation, seules quelques-unes arboraient la cape et la robe blanches requises. Pour les autres, une jupe et un chemisier blanc faisaient l’affaire.
Au nom de l’histoire de la tour, certaines sœurs affirmaient qu’il fallait revenir à l’ancien temps et ouvrir grands les bras aux filles désireuses d’apprendre. D’autres, plus nombreuses, regrettaient le récent passé, où le nombre d’Aes Sedai en activité diminuait régulièrement.
Egwene, elle, frissonnait mentalement chaque fois qu’elle pensait à ce qu’aurait pu devenir la tour. Mais ce drame était évité, et face à un tel changement, même Siuan ne pouvait décemment pas bougonner.
Alors que la réunion battait son plein, Carlinya déboula de derrière une tente et se pétrifia à la vue d’Egwene et des représentantes. D’habitude impassible, la sœur blanche en resta bouche bée et s’empourpra. Mobilisant sa volonté, elle se remit en route et s’éloigna en jetant de fréquents coups d’œil par-dessus son épaule.
Egwene réprima une grimace. Ce matin, toutes les sœurs étaient trop concentrées sur ce qu’elles avaient à faire pour remarquer la réunion. Mais ça ne durerait pas, et bientôt, les rumeurs les plus folles circuleraient dans le camp.
Quand elle vint se placer à côté d’Egwene, la saluant d’un signe de tête minimaliste, Sheriam laissa sa cape s’entrouvrir afin qu’on aperçoive son étole bleue de Gardienne des Chroniques. Sous ses multiples couches de vêtements, l’Aes Sedai aux cheveux de flammes était l’image même de la sérénité. Sur un signe d’Egwene, elle avança d’un pas pour déclamer l’antique formule rituelle :
— Elle vient ! Elle vient ! La Protectrice des Sceaux, la Flamme de Tar Valon et la Chaire d’Amyrlin ! Soyez toutes attentives, car elle arrive !
Une pompe qui semblait un peu déplacée, dans les conditions présentes. De plus, Egwene n’arrivait pas : elle était déjà là.
Les représentantes ne bronchèrent pas, certaines fronçant quand même imperceptiblement les sourcils tandis que d’autres jouaient un peu trop nerveusement avec les pans de leur cape.
Egwene écarta elle aussi sa cape afin de dévoiler son étole rayée aux couleurs de tous les Ajah. Rappeler à ces femmes qu’elle était pour de bon la Chaire d’Amyrlin ne pouvait jamais faire de mal.
— Nous sommes toutes fatiguées de voyager par ce temps, dit-elle d’une voix moins forte que celle de Sheriam, mais assez cependant pour que tout le monde l’entende.
Sa tête tourna un peu et elle eut un haut-le-cœur. Le trac, c’était un peu comme avoir une indigestion…
— J’ai décidé que nous resterions ici deux jours, et peut-être même trois.
Cette annonce fit son petit effet. Egwene espéra que Siuan était parmi l’auditoire, afin qu’elle voie à quel point elle s’efforçait de s’en tenir aux Trois Serments.
— Les chevaux aussi ont besoin de repos, et quelques réparations feront le plus grand bien aux chariots. La Gardienne des Chroniques se chargera des détails pratiques…
Voilà, on entrait dans le vif du sujet.
Egwene ne s’attendait pas à des objections, et il n’y en eut pas. Ce qu’elle avait dit à Siuan n’avait rien d’une exagération. Certaines sœurs espéraient qu’un miracle se produirait, leur épargnant de devoir marcher sur Tar Valon sous le regard du monde entier. Même parmi celles qui croyaient dur comme fer qu’Elaida devait être renversée pour le bien de la Tour Blanche, beaucoup souhaitaient en secret que quelque chose ralentirait la colonne ou la forcerait à s’arrêter.
Une de ces sœurs-là, Romanda, ne laissa pas à Sheriam le loisir de clore la séance. Dès qu’Egwene se tut, la redoutable Aes Sedai, l’air presque juvénile quand son chignon grisonnant était caché sous sa capuche, s’éloigna d’un pas décidé. Comme des canetons derrière leur mère, Magla, Saroiya et Varilin la suivirent en se dandinant bizarrement à cause de la neige.
Voyant que sa vieille rivale s’en allait, Lelaine fit signe à Faiselle, Takima et Lyrelle et s’en fut à son tour, tel un grand cygne suivi par ses trois petits. Une comparaison un peu plus flatteuse, mais en réalité, ces trois sœurs étaient autant sous l’emprise de Lelaine que leurs collègues sous celle de Romanda.
Les autres représentantes attendirent la formule finale.
— Puissiez-vous partir dans la Lumière…, récita Sheriam.
Quand Egwene elle-même se détourna, le Hall tout entier s’était déjà éparpillé. Le trac était passé, pas la nausée…
— Trois jours…, fit Sheriam en proposant son bras à la Chaire d’Amyrlin pour l’aider à ne pas glisser. Je suis étonnée, mère… Jusque-là, chaque fois que j’ai proposé une pause, tu as catégoriquement refusé.
— Reviens me voir quand tu auras parlé aux maréchaux-ferrants et aux charrons. Avec des chevaux morts de fatigue et des chariots cassés, nous n’irons pas loin.
— Si tu le dis, mère, répondit Sheriam.
Sans véritable soumission, mais sans regimber non plus.
Le verglas n’ayant pas fondu, les risques de glissade demeuraient. Se tenant par le bras, les deux femmes avancèrent prudemment. Egwene aurait en réalité eu besoin de moins de soutien, mais Sheriam faisait ça si subtilement ! La Chaire d’Amyrlin ne devait certes pas se retrouver sur les fesses sous les yeux de soixante sœurs et d’une centaine de domestiques, mais il ne fallait pas non plus qu’on la voie se laisser guider comme une invalide.