La plupart des représentantes qui avaient prêté serment à Egwene, Sheriam comprise, avaient agi à cause de la peur, tout simplement, et par souci de se protéger. Si le Hall apprenait qu’elles avaient envoyé en secret des sœurs pour tenter de convaincre les Aes Sedai de Tar Valon – en secret par crainte qu’il y ait des Suppôts des Ténèbres infiltrées dans le Hall – elles passeraient à coup sûr le reste de leur vie en exil… et à accomplir leur pénitence. Du coup, les femmes qui avaient cru pouvoir utiliser Egwene comme une marionnette – afin de compenser leur influence déclinante sur le Hall – étaient désormais obligées de lui obéir. Rien de pareil ne s’était jamais produit, même pas dans l’histoire « non officielle ». Si les sœurs étaient tenues d’obéir à la Chaire d’Amyrlin, lui jurer allégeance ne faisait pas partie du protocole. D’ailleurs, même si elles tenaient parole, la plupart de ces sœurs en étaient encore bouleversées. Carlinya se révélait de très loin la plus touchée, mais Egwene avait entendu Beonin claquer des dents la première fois, après son serment, qu’elle l’avait vue avec des représentantes. Quant à Morvrin, elle semblait étonnée chaque fois qu’elle posait les yeux sur la Chaire d’Amyrlin, comme si elle ne parvenait pas à croire qu’elle avait juré elle aussi. Nisao fronçait les sourcils en permanence, Anaiya semblait se mordre la langue pour garder le secret et Myrelle semblait souvent troublée – mais elle avait d’autres raisons que le serment.
Sheriam, elle, s’était simplement mise à habiter le rôle de Gardienne des Chroniques d’Egwene, ne considérant plus ça comme une mascarade.
— Mère, puis-je proposer de profiter de cette halte pour voir ce que la région peut nous offrir en matière de vivres et de fourrage ? Nos réserves sont très basses. Surtout le sel et les infusions… Mais ça, je doute que nous en trouvions.
— Fais de ton mieux, dit Egwene d’un ton conciliant.
Dire qu’il ne fallait pas remonter loin pour trouver un temps où Sheriam la terrifiait ! L’idée de lui déplaire était alors un cauchemar. Mais bizarrement, depuis qu’elle n’était plus la Maîtresse des Novices et qu’elle avait cessé d’imposer sa volonté à Egwene, Sheriam semblait bien plus heureuse.
— J’ai tout à fait confiance en toi, ma fille.
Sheriam rayonna, ravie par ce compliment.
Alors que le soleil apparaissait à peine à l’est, le camp grouillait déjà d’activité. Le petit déjeuner terminé, les cuisiniers aidés par une horde de novices en étaient au nettoyage. À l’ardeur qu’elles mettaient à la tâche, les jeunes femmes devaient sûrement trouver là l’occasion de se réchauffer. Les cuisiniers, eux, traînaient les pieds, portaient très souvent une main à leurs vieux reins douloureux et regardaient la neige d’un regard morose.
À cause des ordres d’Egwene, les serviteurs – glacés sous plusieurs couches de vêtements – qui venaient de commencer à démonter les tentes s’affairaient déjà à les remonter et à vider les chariots qu’ils avaient bien trop hâtivement chargés. Plus loin, les palefreniers retiraient les harnais des chevaux qu’ils avaient en vain préparés au départ. Egwene entendit quelques hommes maugréer parce qu’ils se croyaient hors de portée d’oreille des sœurs, mais dans l’ensemble, tout le monde semblait bien trop fatigué pour râler.
Presque toutes les Aes Sedai dont les tentes étaient encore debout avaient trouvé refuge à l’intérieur. Quelques-unes supervisaient cependant le travail des domestiques tandis que d’autres allaient et venaient, vaquant à leurs occupations. Dans le camp, elles étaient les seules à cacher leur fatigue – à l’exception des Champions, qui réussissaient à paraître frais et dispos comme s’ils avaient dormi tout leur soûl et se réjouissaient à la perspective d’une belle journée de printemps. L’action éventuelle du lien mise à part, Egwene soupçonnait que cette vigueur jamais démentie aidait les sœurs à paraître toujours au mieux de leur forme. Quand on avait pour Champion un gaillard refusant obstinément de reconnaître qu’il avait froid, qu’il était fatigué ou qu’il crevait de faim, il fallait se mettre au diapason.
Morvrin apparut dans une des ornières de roues transformées en chemins, tenant Takima par le bras. Pour se soutenir ? Peut-être, même si Morvrin, bâtie tout en force, faisait paraître sa compagne encore plus petite qu’elle l’était vraiment. Pour empêcher Takima de s’échapper ? C’était bien possible, car Morvrin était du genre à ne pas lâcher prise, quand elle avait quelque chose en tête.
Egwene fronça les sourcils. Morvrin pouvait très bien être en quête d’une représentante pour son Ajah – le Marron – mais on aurait cru que Janya ou Escaralde feraient de meilleures candidates.
Les deux femmes disparurent derrière un chariot bâché équipé de patins. Morvrin parlait à l’oreille de Takima, mais comment savoir si celle-ci l’écoutait attentivement ?
— Quelque chose cloche, mère ? demanda Sheriam.
Egwene eut un sourire forcé.
— Rien de plus que d’habitude, ma fille… Rien de plus…
Dès que les deux femmes eurent atteint le « bureau », Sheriam partit exécuter les ordres d’Egwene, qui entra sous la tente et trouva que tout était fin prêt. Toute autre configuration l’aurait bien étonnée… Avec son efficacité coutumière, Selame était en train de poser un plateau sur la table. Dans son chemisier orné de perles sur le devant et le long des manches, cette femme au nez proéminent et hautain ne ressemblait pas à une servante. Pourtant, elle avait fait tout le nécessaire. Même si une grande partie de la chaleur s’échappait par le trou d’évacuation de la fumée, deux braseros emplis de charbon réchauffaient l’atmosphère. Saupoudrées sur les braises, des herbes séchées parfumaient la fumée qui restait malgré tout dans la tente. Bien entendu, le plateau de la veille avait disparu. La lampe et les bougies étaient toutes allumées, car nul n’aurait été assez fou, par ce temps, pour laisser le rabat ouvert afin de permettre à la lumière du jour d’entrer.
Siuan était déjà là, une liasse de documents dans les mains. L’air épuisée, elle avait une tache d’encre sur le nez. Son poste de secrétaire de la Chaire d’Amyrlin donnait une raison de plus aux deux femmes de se voir et de dialoguer. Cerise sur le gâteau, Sheriam s’était montrée fort satisfaite de céder ce travail à quelqu’un.
Cela dit, Siuan passait une partie de son temps à râler. Pour une femme qui n’avait pratiquement jamais quitté la tour depuis son noviciat, elle se montrait bizarrement claustrophobe. Pour l’heure, cependant, elle incarnait l’image même de la patience – avec une ostentation suspecte, aurait-on pu ajouter.
Nez hautain ou pas, Selame se fendit d’une série de révérences qui lui prirent une petite éternité, retardant le moment où elle se saisit enfin de la cape et des mitaines d’Egwene. Puis elle voulut savoir si la Chaire d’Amyrlin désirait s’asseoir avec les jambes légèrement surélevées. Voulait-elle que sa fidèle servante aille lui chercher une robe de chambre ? Ou préférait-elle qu’elle reste sous la tente, au cas où on aurait besoin d’elle ?
Egwene fut pratiquement obligée d’expulser l’encombrante servante. Puis elle but son infusion et découvrit qu’elle était à la menthe. Par ce temps ! D’une loyauté douteuse, Selame était un vrai problème, mais elle faisait pourtant de son mieux…
Mais l’heure n’était pas au repos et à la dégustation d’une tisane ! Après avoir tiré sur son étole pour l’ajuster, Egwene prit place à sa table de travail, sur le siège taquin qui avait tendance à se replier sous elle. En face d’elle, Siuan se percha sur un tabouret tout aussi branlant.